
LES YÉZIDIZ
ÉPISODES DE L'HISTOIRE
PAR
M. JoACHiM MENANT
MEMBRE DE L INSTITUT
PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28
15 Novombre 1892
PREFACE
Ce livre allait paraître, lorsque de regrettables
événements sont venus lui donner une triste
actualité. — Des renseignements transmis de
Mossoul m'informent, en effet, que les mauvais
jours sont revenus pour les Yézidiz.
Depuis quelques mois, un général de division
d'une intégrité reconnue, Omar Pacha, a été
envoyé par le Sultan avec pleins pouvoirs pour
réformer certains abus qui s'étaient produits dans
la province de Mossoul. Ce général s'est acquitté
de sa mission avec une énergie sans précédents, et
l'on est heureux de reconnaître que sa sévérité n'a
VI PRÉFACE
frappé tout d'abord que des coupables ; mais, à
propos d'impôts arriérés, comme cela arrive sou-
vent en Turquie, Omar Pacha a fait attaquer les
Yézidiz, dont la misère aurait pu servir d'excuse et
les garantir contre les mesures rigoureuses aux-
quelles ils sont en butte. Leur faiblesse numérique
les livrait sans défense possible : la soumission à
merci en a été bientôt la conséquence. Plusieurs
chefs, des plus influents, acceptèrent des pensions
et des titres qui leur furent offerts sous la condition
de devenir musulmans, et ils promirent proba-
blement de réunir leurs efforts pour obtenir la
conversion de tous les Yézidiz.
Omar Pacha, enchanté de son succès et croyant
à tort que les chefs seraient suivis sans mur-
mures, s'était malheureusement empressé de
télégraphier cette nouvelle au Sultan ; mais il n'a
pas tardé à s'apercevoir que les Yézidiz ignorants
et inoffensifs, malgré leur pauvreté, ne ratifiaient
pas les engagements de leurs chefs et tenaient
toujours à leur religion. Il n'osa pas annoncer
franchement cette situation au Sultan, qui l'eût
sans doute comprise, et il envoya son fils dans le
PRÉFACE VII
Sindjar pour contraindre, • tous les moyens
possibles, les Yézidiz à se faire Musulmans. Des
excès ont été commis; le sang a coulé, et déjà
plusieurs Yézidiz sont morts des suites des mau-
vais traitements dont ils ont été victimes....
Quelle sera la conséquence de ces mesures
rigoureuses ? — Ce que nous savons de rattache-
ment aveugle des Yézidiz à leur culte peut le faire
prévoir : la population tout entière sera bientôt
exterminée !
Lorsque j'ai entrepris la publication de ce petit
volume, je n'étais préoccupé que d'une question
historique ; car les douloureux épisodes de l'his-
toire des Yézidiz, racontés par Sir H. Layard
dans les volumes qui renferment le récit de ses
fouilles, m'apparaissaient dans un passé déjà si
lointain que je les confondais presque avec ceux
des guerres dont je lisais la sanglante histoire sur
les marbres des palais assyriens. Je me deman-
dais si la guerre et les massacres n'avaient pas été
jadis des fléaux endémiques dans ces contrées ?...
Je croyais l'ère des persécutions fermée pour
toujours.
VIII PRÉFACE
Les circonstances donnent donc à ces pages un
intérêt tout particulier ; on signale des faits que
la raison réprouve et que la civilisation déplore.
L'Angleterre a compris la première, il y a bientôt
un demi-siècle, que cette population malheureuse
ne pouvait impunément disparaître, et ses reven-
dications en sa faveur ont été écoutées.
Les violences vont - elles recommencer ? —
Il ne peut plus s'agir d'impôts arriérés, mais
d'une question d'un ordre plus élevé. Le Sultar
est trop éclairé, trop pénétré des principes
de la civilisation moderne pour permettre qu'on
obtienne, en son nom, des abjurations forcées et
qu'on poursuive une propagande religieuse par le
glaive ! — Nous serions heureux si notre voix,
aujourd'hui isolée, pouvait provoquer chez son
Commissaire de salutaires réflexions et parvenir
jusqu'à sa Majesté Impériale.
J. MENANT
Paris 15 Novembre 1892.
LES YÉZIDI I
Introduction
•'Le pays sur lequel nous allons porter nos regards
fut jadis le berceau du Grand -Empire d'Assyrie;
borné au Sud par le Zab, il s'étendait au Nord un
peu au-delà des versants du Djebel-Makloub jusqu'à
Shérif-Khan, et était limité à l'Ouest par le cours du
Tigre. Environ 1,200 ans avant notre ère, des princes
assyriens avaient déjà franchi ces limites et guer-
royaient au Nord dans les montagnes de l'Arménie,
et à l'Ouest dans celles du Sindjar. Peu à peu
la puissance assyrienne s'étendit du Golfe-Persique au
Pont-Euxin, ayant sous sa dépendance l'Egypte et les
îles de la Méditerranée. — Ce grand empire a disparu
depuis longtemps ; l'Assyrie est rentrée dans les
limites de son berceau. D'abord soumise à laChaldée,
elle devint ensuite une satrapie des vastes possessions
1
2 LES YEZIDIZ
de Darius. Après les Perses, elle vit passer les
Grecs, les Parthes, les Romains, les Arabes, et
maintenant elle fait partie de la Turquie d'Asie.
Ce n'est plus qu'une province du Kurdistan qui
dépend lui-même de trois Pachaliks, ceux de
Mossoul, de Bagdad et de Scheherzor. La population
de ces contrées ne semble présenter aujourd'hui que
deux grandes divisions : les Musulmans et les
Infidèles ; mais bientôt on distingue parmi ces
derniers des Chrétiens nestoriens, des Catholiques
d'Arménie, de Syrie, de Chaldée, des Arméniens
non unis, des Jacobites, des Juifs, enfin des Yézidiz,
sans compter les dissidents de ces sectes et les pro-
sélytes des différentes églises chrétiennes de l'Occi-
dent et surtout de l'Amérique.
Après la chute des vieux empires dont on avait
oublié l'histoire, les populations des provinces démem-
brées ont vécu longtemps dans un état d'indépen-
dance relative ; ce qui a permis à toutes les doctrines,
à toutes les sectes, à tous les schismes, à toutes les
religions de s'y développer^ de s'y perpétuer et d'y
jeter de profondes racines.
A mesure que ces sectes grandirent, elles voulurent
s'étendre de plus en plus ; de là des luttes d'influence,
des guerres de religion que le fanatisme intéressé
fait naître, entretient et pousse à tous les excès,
jusqu'à ce que les vainqueurs, gorgés de pillage, fati-
gués de meurtre, s'accordent enfin un moment de
repos.
Le Sultan intervient quelquefois pour imposer la
INTRODUCTION 3
paix ; mais son influence est rarement directe et
toujours éphémère. L'oppression vient du nombre ;
or les Kurdes sont les plus nombreux et sont musul-
mans ; aussi, au milieu de ces luttes de tribus à
tribus^ le pays n'est pas toujours sûr, et ce n'est
souvent qu'avec l'appui d'une bonne escorte qu'on
peut le parcourir.
Les habitants périodiquement décimés, non seule-
ment par les guerres, mais aussi par la fièvre et les
épidémies, sont poussés à l'intolérance par le fana-
tisme, à la révolte par l'oppression, aux représailles
par l'excès des souff'rances, au meurtre et au pillage
par la misère. Malheur alors aux voyageurs qui
s'avancent dans ces contrées I Ils ont tout à craindre
des tribus qu'ils vont rencontrer ; s'ils échappent aux
Bédouins du désert, ils retrouveront les Kurdes, dont
l'impuissance du Sultan semble autoriser les violences,
et, parmi les Kurdes, les Yézidiz, c'est-à-dire les
ADORATEURS DU DIABLE ! 1 I
Le Diable I Satan a eu son règne dans notre
Occident ; son nom a fait trembler nos pères pendant
tout le Moyen - âge ; il n'est pas sûr qu'il n'exerce
encore son prestige néfaste sur l'esprit naïf des popu-
lations de nos campagnes et qu'il ne reçoive, en quel-
que lieu solitaire, un culte secret pour conjurer son
pouvoir. En Orient, il a aujourd'hui ses temples,
ses autels, ses prêtres, ses fidèles ! — Quels peuvent
être ces affreux adorateurs ?
On connaît l'origine des autres sectes dissidentes.
Chacune a sou passé et son histoire ; on sait au nom de
i c.
4 LES YEZIDI
quel principe elle vit et s'agite, combat et meurt ; on
sait quel est le dogme auquel elle a foi et qu'elle veut
faire triompher ; mais les Yézidiz d'où viennent-ils ?
quelle est leur origine ? quel est leur avenir ? quel
est leur dogme ? quelles sont surtout les cérémonies
du culte qu'ils rendent à cette puissance infernale
qu'ils vénèrent, et dont ils n'osent prononcer le nom ?
Veulent-ils, comme les autres sectes, faire partager leur
abominable doctrine et l'imposer par la prédication et
les armes ? — Pour répondre à ces questions, l'esprit
humain rêve un abîme de monstruosités et d'horreurs^
et comme les Yézidiz sont faibles, haïs et repoussés,
on les voue tout d'abord à l'exécration 1
C'est précisément cette secte maudite que je me
propose de faire connaître ; mais je me hâte de le
dire, l'histoire des Yézidiz ne répond pas à la terreur
que le nom de leur divinité répand autour d'eux.
Ces êtres ont été malheureux au-delà de toute ex-
pression ; ils ont enduré toutes les souffrances et subi
toutes les persécutions, martyrs inconscients d'une
religion qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne songent
pas à répandre et pour laquelle cependant ils donnent
leur sang et leur vie, sans souvenir du passé, sans
espoir d'un meilleur avenir !
Quelquefois on rencontre loin des villes et des
hameaux, dans un pays délaissé et longtemps stérile^
des plantes qui n'ont pas leurs similaires dans les
lieux cultivés, germes longtemps engourdis d'une
ilore disparue, qui apparaissent comme s'ils ne
INTRODUCTION 5
sortaient de la terre que pour témoigner de leur
existence sur le sol primitif !
L'espèce humaine suit la même loi. Rien ne meurt
sur la terre où tout change. C'est en vain qu'au
nom de Mahomet, les Turcs ont soumis les Arabes et
les Kurdes. Les Nestoriens et les sectes qui se
sont formées en Orient ont protesté en faveur de
la liberté de conscience contre les invasions de
leurs adversaires. Quelques unes ont fini par courber
la tête ; mais, dans les montagnes du Sindjar et du
Kurdistan, les Yézidiz, la secte la plus ignorante et
la plus opprimée, sont restés comme les rejetons d'une
famille oubliée, pour prouver^ sans doute, ce qu'il y a
de vitalité dans les races humaines abandonnées à
elles-mêmes. 11
Sources bibliographiques
Je ne puis parler par moi-même du Kurdistan ni
des populations modernes qui l'habitent. Je ne les
connais que d'après les récits des voyageurs ; ceux qui
se sont occupés des Yézidiz sont peu nombreux, et, en
les consultant, il y a encore un choix à faire. Il faut
distinguer entre les faits qu'ils rapportent, et les
appréciations auxquels ils se livrent d'après des légen-
des dont ils n'ont pas été à même de contrôler la valeur.
Cependant je n'excluerai point ces renseignements,
et je mentionnerai tout ce qui pourra servir à nous
éclairer sur le caractère des populations que nous
allons trouver en présence.
Sans remonter aux vieilles traditions qui nous ont
transmis le nom des Yézidiz_, l'écrivain qui paraît
avoir un des premiers donné des renseignements
précis sur leur secte, c'est Michel Febvre ; il leur a
consacré plusieurs chapitres dans son livre intitulé
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES 7
Théâtre de la Turquie publié à Paris en 1682. — Le
D' Hyde, dans l'appendice de son traité De Beligione
Velerum Persarum qui date de 1760_, ne fait que
rapporter de longs extraits de l'ouvrage de Febvre,
en y ajoutant quelques passages tirés sans beaucoup
de discernement du voyage du Père Chinon. —
Niebuhr^ vers 1765, en faisant le récit de son
voyage de Bagdad à Mossoul, s'est fort étendu sur les
Yézidiz, et donne, avec cette circonspection qui le
caractérise^ des détails intéressants sur leur situa-
tion*. — Olivier parle surtoutdes Yézidiz du Sindjar. '.
Plus tard, le Père Maurice Garzoni, de Tordre des
Frères Prêcheurs, recueillit à leur sujet de nombreux
renseignements qu'il communiqua, en 1781, à l'abbé
Sestini ; celui-ci les publia dans un recueil d'opuscules
italiens imprimés à Berlin, en 1807, sous ce titre :
Viaggi e Opuscoli diversi di Domenico Sestini. Ces
opuscules ont été traduits en français par S. de S.
(Sylvestre de Sacy) qui les publia en 1809, à la suite
d'une brochure intitulée : Description du Pachalik de
Bagdad par M*** (Rousseau), dont il se fit l'éditeur.
Les voyageurs d'une époque plus récente et les
missionnaires modernes qui ont parcouru le Kurdis-
tan n'ont point passé cette secte sous silence ;
malheureusement, la plupart d'entre eux n'ont fait
que répéter tout ce que leurs prédécesseurs avaient
déjà dit_, et ne paraissent pas avoir cherché à en
1. Voir Niebuhr, Voyage en Arabie etc. Trad. franc. 1776.
2. Voir Olivier, Voyage dans VEmpire Olhoman. T.* 2. p. 342-
355.
8 LES YÉZIDIZ
étudier d'une manière sérieuse les mœurs, la
doctrine et la condition qui lui est faite au milieu
des populations parmi lesquelles elle est mêlée ; ils
se sont contentés de renseignements vagues et des
légendes les plus accréditées dans le pays.
C'est, en effet, très récemment que les Européens
ont pu pénétrer dans le Kurdistan. Ce pays, tant
par sa position inaccessible au milieu des montagnes
que par les fièvres endémiques qui le désolent et la
crainte traditionnelle inspirée par les brigandages des
Kurdes, offrait peu de sécurité et d'intérêt. Cependant
Rich avait donné sur les Yézidiz quelques renseigne-
ments curieux ^ ; mais il n'avait point réussi à
appeler l'attention sur eux. Ce n'est qu'au moment
où les massacres des Chrétiens du Kurdistan ont
commencé à avoir un certain retentissement en
Europe, que les Etats de l'Occident intervinrent
auprès du gouvernement de la Turquie pour apporter
un remède à cet état de chose déplorable. Les Yézidiz
englobés dans la persécution générale des Kurdes
profitèrent de cette intervention, et furent ainsi
délivrés de la tyrannie directe de leurs éternels
ennemis.
Beder Khan Bey, le chef des Kurdes de Roandooz,
liomme sanguinaire, plein d'astuce et d'une grande
ambition, cherchant dans un but religieux et surtout
politique à étendre son influence sur tout le Kurdis-
tan, déclara la Guerre Sainte et lança toute la
1. Voir Rich, Notes on Koordistan, London, 1836.
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES 9
population musulmane qu'il avait sous ses ordres
contre les sectes dissidentes, apportant comme
instruments de propagande la guerre avec toutes ses
horreurs, les massacres, l'incendie, le pillage et la
ruine. A la suite des excès de tout genre auxquels
il se livra, lorsque la puissance même du Sultan
fut menacée, le Gouvernement de la Porte intervint.
Béder Khan Bey, vaincu par les forces combinées
du Sultan alliées aux Nestoriens et aux Yézidiz,
tomba entre les mains des Turcs.
J'ai relu dans les ouvrages de sir Henry Layard * le
récit des forfaits dont Béder Khan s'est rendu cou-
pable, la longue liste des massacres dont les Chrétiens
et les Yézidiz ont été victimes, et j'ai applaudi à
l'intervention de la Porte qui paraissait leur assurer
aide et protection.
J'ai voulu me renseigner sur leur état actuel, en
consultant les publications les plus récentes, émanant
des hommes qui m'ont paru les mieux placés pour
m'éclairer.
Parmi les documents de cette sorte, mon attention a
été particulièrement attirée sur un article de M. Minas-
se Tchéraz ^ professeur d'Arménien à Londres (King's
Collège). Après quelques considérations générales sur
les Yézidiz, M. Minasse Tchéraz donne la traduction
d'un mémoire publié àSmyrne parM. Guiragos Cazand-
1. Voir Layard, Nineveh and ils Remains. London, 1860. — Et
Id. Nineveh and Babylon^ London, 1853.
2. Voir Minasse Tchéraz, Les Yézidiz étudiés par un explora-
teur arménien, dans le Muséon. T. X. n» 2. Louvain, 1891.
10 LES YÉZIDI
jian, ancien membre du Parlement ottoman. M. Minas-
se Tchéraz avertit d'abord que M. Cazandjian parle
la langue des Yézidiz et doit les connaître mieux
que les voyageurs anglais qui les ont visités.
11 ne cite, il est vrai, parmi ces nombreux voyageurs
qu'Ainsworth qui n'est, d'après lui, qu'un touriste ; les
autres semblent lui être parfaitement inconnus.
M. Minasse Tchéraz indique encore des articles parus
dans le Nischak (le Laboureur) de Tiflis et VArménia
de Marseilles, comme ayant donné sur les Yézidiz des
détails pleins d'intérêt^ même, dit-il, après M. Chantre
dans son volume de Beyrouth à Tiflis.
M. Chantre, en effet, a publié, dans la relation de
son voyage, des renseignements assez précis sur
la situation actuelle des Yézidiz \ et nous les consulte-
rons avec fruit ; mais le but particulier de M. Chantre
n'était pas d'étudier cette tribu. Il n'a pas séjourné
longtemps au milieu d'elle, et n'a pu recueillir sur
son compte que ce que tout voyageur apprend en
traversant la contrée ; aussi M. Minasse Tchéraz re-
garde M. Cazandjian comme l'auteur du travail le plus
complet à cet égard, et traduit son mémoire auquel
nous aurons occasion de renvoyer_, surpris peut-être
du peu de lumières qu'il nous apportera.
Ainsworth, dont M. Minasse Tchéraz dédaigne les
renseignements, a droit à plus d'attention de la
part d'un chercheur qui veut s'éclairer sans parti
1. Voir Ernest Chantre, De Beyrouth à Tiflis. Extrait du
Tour du Monde, 1889.
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES 11
pris. Envoyé par les protestants d'Angleterre
pour chercher à ramener à la foi les populations
dissidentes de l'Orient, il avait une mission spéciale
auprès des églises nestoriennes ; mais la cause des
Yézidiz étant unie à celle des Nestoriens, ils ne
pouvaient passer inaperçus pour lui ^ Il consacre dans
son ouvrage un chapitre tout entier aux Yézidiz du
Sindjar et s'étend sur les cérémonies de leur culte,
en renvoyant à Garzoni, à Rousseau, à Buckingham et
aux autres voyageurs qui l'on précédé. Ainsworth, en
1840, adressa à Londres un rapport daté de Mossoul
sur l'état des diverses populations qui avaient à
souffrir de la persécution des Kurdes ; et, sur ce
rapport, une nouvelle mission fut décidée. M. Badger
fut envoyé à son tour pour renseigner l'Eglise d'An-
gleterre sur les mesures à prendre. La condition des
Yézidiz, leurs mœurs, leur culte occupent la première
partie de son mémoire^.
La mission d'Ainsworth ainsi que celle de M. Badger
était toute spirituelle. Ce dernier partit accompagné
de M. Fletcher, son secrétaire, muni des lettres de l'Ar-
chevêque de Cantorbéry pour l'accréditer auprès de
Mar-Shimoun, le Patriarche des Chrétiens d'Orient, et
pour tenter un rapprochement entre les deux églises,
en essayant de rappeler les Nestoriens à l'orthodoxie
de la saine doctrine. — C'est au cours de ces
recherches que ces missionnaires se sont occupés des
1. Voir Ainsworth, Travels and Researches in Asia Minor. Ch.
XXXI, London, 1898.
2. Voir Badger, The Neslorians and llieir Riluals. T. \. Lon-
doD, 1852.
12 LES YÉZIDIZ
Yézidiz qu'ils voulaient également ramener à la
religion chrétienne.
M. Ainsworth, M. Badger et son secrétaire M. Flet-
cher^ ont donc vécu au milieu des populations du
Kurdistan ; ils parlaient comme M. Cazandjian, ancien
membre du Parlement ottoman, la langue des Kurdes
et des Yézidiz. Ils ont assisté en partie aux événements
les plus terribles de la persécution, et, si certains leur
reprochent Tintérét que la population nestorienne leur
inspirait, ils ont parlé des Yézidiz avec une impartia-
lité qui pourrait aller jusqu'à Tindifférence. Ce n'est
point qu'ils n'aient cherché à leur venir en aide autre-
ment que par des consolations spirituelles ; ils avaient
pris ces malheureux deshérités en affection, et au-
raient bien voulu pouvoir leur apporter un secours
efficace dans leurs infortunes. S'ils n'ont pas atteint
leur but, c'est qu'ils ont trouvé un obstacle invincible
dans l'attachement des Yézidiz à leur culte et dans
la profonde ignorance à laquelle rien ne saurait les
arracher.
J'ai surtout puisé mes renseignements chez un
auteur dont on ne peut suspecter la haute compétence.
Sir Henry Layard ne poursuivait pas un but religieux;
lorsqu'il fut appelé en Assyrie pour y pratiquer les
fouilles qui ont immortalisés son nom, il visita les Yé-
zidiz à deux reprises différentes. — La première fois,
ils venaient de subir la persécution des Kurdes ; il y
avait une trêve apparente. Cependant les préparatifs
1. Voir Fletcher, Notes from Nineveh, London, 1850.
SOURCES BÏBLIO GRAPHIQUES 13
de guerre étaient annoncés, l'attaque de certains
districts épargnés était imminente ; elle ne tarda pas
à avoir lieu. Ce furent ces dernières atrocités qui
décidèrent l'intervention de la Porte. — La seconde
fois, le pouvoir des Kurdes était anéanti ; le pays était
placé sous le Proteclorat de la Porte, et les Yézidiz,
grâce à lui, entrevoyaient l'aurore d'un jour meilleur.
Sir Henry Layard a donc vécu longtemps au milieu
d'eux ; il a pu étudier leurs mœurs et leurs idées
religieuses ; il a même assisté aux cérémonies de
leur culte, et les Yézidiz se sont ouverts à lui avec le
sentiment d'une profonde reconnaissance. — Qu'on
ne vienne donc pas prétendre aujourd'hui qu'ils ont
joué une vaine comédie, qu'ils l'ont rendu victime
d'une illusion, qu'ils ne l'ont admis dans le sanctuaire
que pour le faire assister à une fantasmagorie ridicule !
Nous relaterons les faits, et le lecteur appréciera.
Depuis cette époque, le sort des Yézidiz est-t-il bien
différent * ? Le Major Fred. Millingen, qui les a visités
en 1868, prétend que le firman dont ils devaient
bénéficier n'a jamais été exécuté -. Si les mas-
sacres ont cessé, leur condition ne semble pas, en
effet, s'être améliorée, et aujourd'hui ils sont tels
qu'ils étaient autrefois; ils n'ont peut-être fait que
changer d'oppresseurs. Voilà pourquoi les voyageurs
1. Voir Siouffi, Notice sw la secte des Yézidiz, dans le
Journal Asiatique, Vll« série, T. XX,» p. 252-258. 1882. — Et
ViII« série, T. V, p. 78-98, 1885.»
2. Voir F. MilliDgen, Wild^Life among the Kurds, London,
1870.
14 LES YÉZIDIZ
modernes, dans les récits desquels on s'attendrait
à trouver quelques renseignements nouveaux^ ne
peuvent que répéter, avec des variantes nouvelles^,
les vieilles fables qu'on débite sur leur mysté-
rieuse existence, et dans lesquelles se complaît l'ima-
gination orientale. m
Le Kurdistan
Les Yézidiz, quoique relativement peu nombreux,
sont répandus sur une grande étendue de pays. Leurs
tribus sont disséminées dans tout le Kurdistan, le
Diarbekir, et même dans la province russe d'Erivan * ;
elles sont surtout cantonnées dans les districts situés
au sud du lac de Van jusqu'à Mossoul. Il y en a en
Perse et dans la Trans-Caucasie, près des rives du
Goktcha. Quelques-unes se sont réfugiées en Géorgie,
pour éviter les persécutions des Kurdes. Enfin,
d'après Ritter, une de leurs colonies se serait même
avancée jusqu'à Constantinople. — Leurs principales
résidences sont agglomérées dans le Sindjar chaîne
de montagnes qui s'élève à l'Ouest de Mossoul^ au
milieu du désert. Des sommets les plus élevés, on
découvre d'un côté de vastes plaines qui s'étendent
1. Voir Eguiazaroff, Essai sur les Kurdes et les Yézidiz du
Gouvernement d'Erivan. Kasan, 1888.
16 LES YÉZIDI
jusqu'à l'Euphrate, et de l'autre des pâturages bornés
par les verdoyantes collines du Kurdistan. On aper-
çoit à l'horizon Nisibin et Mardin, ainsi que les vallées
de Baadri et de Sheikh-Adi, enfin, aux derniers plans,
les pics couverts de neige du Bohtan et du Tiyari.
La résidence du gouverneur du Sindjar est située
dans un village bâti sur les ruines d'une vieille
cité, le Singara des anciens, le Belled-Sindjar des
Arabes. C'est un petit fort de construction récente qui
s'élève sur une colline, au milieu de restes de mu-
railles ; la ville ancienne occupait la plaine au-dessous.
Autour du fort, lors de la visite de sir H. Layard, en
1845_, il y avait environ deux cents familles. Les Yézi-
diz sont en majorité dans ce district et sont mêlés à la
population musulmane. Il est souvent assez difficile
de les distinguer autrement que par leur aversion
réciproque. Dans les autres parties du Kurdistan où les
Yézidiz sont en minorité, la division est plus tranchée.
Le Kurdistan s'étend au centre de la Turquie d'Asie,
à l'Est du Tigre^ au Sud des lacs d'Ourmia et de Van,
entre l'Arménie au Nord, l'Al-Djéziréh à l'Ouest^, l'Irak-
Arabi au Sud et la Perse à l'Est. Il forme aujourd'hui
une province de l'Empire de Turquie et comprend les
Pachaliks de Mossoul, de Scheherzor et une partie de
ceux de Bagdad et de Van. C'est un pays fort acci-
denté, couvert de hautes montagnes, sombres repaires
des fauves. La neige ne reste pas toujours sur ces
pics abruptes qui s'élèvent comme un mur, et où
le chasseur intrépide poursuit souvent le chamois.
En traversant les plus hauts défilés, on jouit d'un
LE KURDISTAN 17
panorama splendide. Au Nord, aune distance de plus
de cent cinquante kilomètres, on aperçoit TArarat,
couvert de neiges éternelles, dominant le groupe
des montagnes du district de Jélu ^ Au Sud, on décou-
vre l'immensité du désert qui s'étend comme une vaste
mer au-delà de Mossoul. De nombreux ruisseaux
coulent çà et là, arrosent les vallées, se réunis-
sent à la fonte des neiges et forment des torrents qui
rendent impraticables les chemins des montagnes.
C'est dans le district de Mukus que se trouve la
source principale de la branche orientale du Tigre.
Les habitants du Kurdistan appartiennent à plu-
sieurs tribus différentes, séparés beaucoup plus peut-
être par leurs croyances religieuses que par leur
origine. Cependant on peut y reconnaître immédiate-
ment deux grandes divisions : — les uns sont séden-
taires; — les autres sont nomades.
La population sédentaire occupe naturellement les
villes et les villages. Mossoul, la ville la plus considé-
rable de ces contrées, est chef-lieu du Pachalik auquel
elle a donné son nom ; elle a remplacé Ninive et
s'étend sur la rive droite du fleuve, où s'élevait un
des faubourgs de l'antique cité. — Un pont de bateaux
communique à l'autre rive où l'on aperçoit deux col-
lines qui portent les noms de Koyoundjik et de Nebbi-
Yunus ; sur Tune d'elles s'élèvent quelques chétives
cabanes, une mosquée et des tombeaux musulmans.
\ . Les montagnes du Jélu sont considérées comme les plus
hautes du massif, et atteignent jusqu'à plus de 3000 mètres.
18 LES YÉZIDIZ
C'est dans ces collines, dont on a fouillé les profon-
deurs, qu'on a découvert les restes des palais des
anciens rois de l'Assyrie, avec leur splendide décora-
tion, leur bibliothèque et tous les documents relatifs
aux arts et aux sciences de cette époque reculée.
L'histoire de Mossoul n'est pas très ancienne.
Cependant, d'après Abulfaradj, cette ville existait
déjà au X° siècle. Elle doit son importance actuelle au
grand prince des Seldjouks^ Maleck-Shah, qui en fît la
base de ses opérations contre Bagdad, alors soumise
aux Abbassides. — Elle fut saccagée par Saladin au
XIII* siècle, et détruite par l'invasion des Mongols.
— Plus tard elle eut à subir les attaques de Houla-
ghou Khan ; elle fut prise, pillée et incendiée. —
Relevée de ses ruines, elle passa sous le joug des
empereurs de Constantinople. — Au XVII^ siècle, ce fut
le tour des Iraniens qui, à deux reprises, l'attaquèrent
en vain. Grâce à la bravoure de ses habitants, Nadir-
Shah fut obligé de lever le siège avant de l'avoir
réduite.
Mossoul a perdu peu à peu de son importance ;
cependant on y fabrique toujours de riches étoffes,
des cotonnades imprimées, des tapis et surtout cette
merveilleuse mousseline à laquelle elle a donné son
nom. On compte à Mossoul environ 70,000 habitants
comprenant 15,000 chrétiens de différentes commu-
nions : des catholiques d'Arménie, de Syrie, de Chal-
dée, des Arméniens non unis, des Nestoriens, des Jaco-
bites, enfin des Juifs et des Yézidiz.
En dehors de Mossoul, construite avec les éléments
LE KURDISTAN 19
d'une grande cité, on trouve, au Nord, dans le
Kurdistan^ quelques châteaux-forts et des maisons
plus ou moins solidement bâties, autour desquels se
groupent des villages compacts ou disséminés dans
les vallées.
Depuis Mossoul jusqu'au lac de Van, on ne rencon-
tre plus de villes importantes. Si Ton excepte Amadia,
Djulamérik et Djezireh, les autres chef-lieux de district
sont à peine de gros bourgs. La plupart ne sont que
de misérables bourgades sans commerce extérieur; les
habitants consomment sur place les produits de leurs
troupeaux ou de la culture des terres.
Pour nous initier aux mœurs des populations que
nous allons rencontrer, il n'est pas sans intérêt de
connaître leurs demeures. Les maisons sont cons-
truites sur un plan uniforme ; dans le district de
Mukus, elles sont formées par un mur circulaire de
quatre ou cinq pieds de haut sur lequel on étend
une grossière étoffe de poil de chèvre en guise de
toiture. Comme les nuits sont froides, on creuse au
centre de la hutte une fosse dans laquelle toute la
famille se couche pour se réchauffer, quand elle
n'est pas appelée au dehors par les besoins de sa
modeste exploitation
Dans le district d'Ashéta comme dans celui de Tiyari,
les habitations ne sont pas réunies en groupe ; elles
sont éparses dans la vallée. Chaque maison s'élève au
centre d'un enclos dont le sol appartient aux proprié-
taires, de sorte que les villages occupent une certaine
étendue. Ces demeures sont simples et construites
20 LES YÉZÏDIZ
de manière à présenter un certain confort pour
l'hiver et Tété. La partie inférieure est en pierre
et contient deux ou trois chambres habitées par la
famille et les troupeaux pendant les mois froids. La
lumière vient par la porte et par de petites ouvertures
pratiquées dans le mur et dépourvues de fenêtres, le
verre étant un luxe inconnu dans le Kurdistan. Le froid
est grand en hiver, et leshabitantssont souvent ense-
velis sous la neige pendant plusieurs jours. L'étage su-
périeur est construit moitié en pierre, moitié en bois ;
tout le côté faisant face au Sud reste ouvert ; d'énor-
mes poutres appuyées sur des piliers de bois et sur
les murs soutiennent le toit. C'est l'habitation d'été
où tous les membres de la famille résident ; pendant
les mois d'août et de juillet, ils dorment sur la terras-
se, à l'abri d'un amas de branches d'arbres et d'herbes
sèches soutenu par de hautes perches ; et c'est ainsi
qu'ils se préservent de la vermine qui envahit les
chambres inférieures. Quelquefois ils construisent ces
étages dans les branches des arbres d'alentour ; les
provisions d'hiver, le foin et la paille pour les trou-
peaux, sont remisées près de l'habitation ou entassées
sur le toit.
Les maisons des Yézidiz ne se distinguent guère des
autres que par une extrême propreté. Sir H. Layard
nous donne ainsi la description de la principale mai-
son de Boukra qui lui fut préparée, lorsqu'il visita le
Sindjar * . Cette maison était assez curieuse ; elle se com-
1. Voir Layard, Niiieveh and Babylon, p. 252.

![]()
LE KURDISTAN 23
posait de trois chambres ouvrant l'une dans l'autre,
séparées par un mur de six pieds de haut sur lequel
étaient placées des poutres supportant le plafond.
Le toit était soutenu par des troncs d'arbres appuyés
sur des socles en pierres disposés à des intervalles
irréguliers au centre de la chambre restée ouverte
d'un côté, comme un Iwan persan. Les parois de la
chambre avaient l'aspect de rayons de miel présentant
des rangées de petits réduits soigneusement ménagés
dans le mur enduit de plâtre blanc, ornementé avec
des raies rouges tracées çà et là, ce qui donnait
une apparence très originale. Toutes les maisons du
village étaient construites sur le même plan, avec de
légères différences dans la décoration.
La population nomade qu'on désigne sous le nom
de Kochers a quelquefois une résidence fixe, mais
le plus souvent elle roule comme les Bédouins, de
place en place, à la recherche d'un pâturage *. Quel-
ques unes de ces tribus cultivent la terre ; la plus
grande partie se procure ce dont elle a besoin par
l'échange^ avec les habitants des villes ou des villages,
des produits de leurs troupeaux, tels que la laine, le
lait, le beurre, le fromage. Les Kochers sont assez
nombreux dans la partie Nord de la Mésopotamie. On
en trouve également sur les rives du Ghazir et du
Gomel, à l'Est de Mossoul. Beaucoup de ces nomades
se retirent dans les montagnes pendant l'hiver et
descendent dans la plaine au printemps. Ils semblent
1. Voir Badger, The Neslorians and Iheir Bituals. T. l. p. 318.
24 LES YÉZIDIZ
être d'une race distincte, et sont considérés comme
tels par les Kurdes des villes et des villages ; ils sont
divisés en tribus et se font remarquer par certaines
particularités qui semblent les rattacher aux antiques
sectes des Mages. Une de leurs tribus répandue dans
le district de Djézireh est accusée d'adorer un veau et
de tenir des assemblées nocturnes dont les initiés
ont seuls le secret. Une autre appelée Shabak
occupe deux ou trois villages dans les environs
de Mossoul et célèbre ses fêtes par des danses
semblables à celles des Yézidiz. — On peut citer
encore une tribu établie sur les bords du Ghazir,
au-delà du Djebel-Makloub, et une autre, dans le
voisinage de Nimroud, qui parlent un dialecte parti-
culier que les Kurdes ne comprennent pas.
Toutes ces populations vivent sous des tentes, qui
présentent souvent autant de confort relatif que
les maisons. Badger nous donne ainsi la descrip-
tion d'une de ces tentes où il a été reçu * et qui
ressemble du reste à toutes celles des nomades. Elle
avait soixante-dix pieds de long sur trente de large, et
était faite d'une épaisse étoffe de poil de chèvre,
tissée en pièces variant comme largeur de un pied et
demi à deux. Cette couverture était supportée par
quatre perches perpendiculaires appuyées sur le sol
au centre ; une seconde rangée de quatre perches
perpendiculaires de six pieds de haut, parallèle à la
première, formait la partie antérieure de la tente ; une
\. Voir Badger, The Nestorians and Uieiv Rituals. 1. p. 312.
LE KURDISTAN 23
troisième rangée de huit pieds de haut s'appuyant
au milieu sur la base, s'élevait diagonalement de
terre et complétait la charpente. — Une forte
corde partant du sommet des perches du centre
les reliait à celles de la première série, et ménageait
ainsi un appui de Tautre côté. Ces piliers servaient à
soutenir la couverture ; les autres supportaient
la tente, dont la solidité était assurée par des pieux
disposés en dehors de la manière ordinaire. Les
divisions intérieures sont quelquefois indiquées par
un mur en pierre ; mais le plus souvent elles
sont fermées par des rideaux qui partagent géné-
ralement le logis en quatre appartements : l'un pour
les hommes, l'autre pour les femmes, le troisième
pour les magasins et le quatrième pour le bétail.
Quelle que soit la secte à laquelle elles se rattachent,
ces populations nomades ou sédentaires sont plon-
gées dans une misère plus ou moins profonde ; cepen-
dant le sol offre des richesses naturelles qui pour-
raient être utilisées. — La terre est très fertile
et produirait en abondance des grains de toute sorte,
des vins et des fruits, si elle était cultivée. Les mon-
tagnes recèlent des mines d'or, d'argent, de fer, de
cuivre et de plomb, des carrières de marbre et de
jaspe qui ne demandent qu'à être exploitées. La
race chevaline passe pour la meilleure de TAsie-
Occidentale, et la cochenille de TArarat est la plus
estimée de tout l'Orient.
Les habitants sont, en général, industrieux. Les
femmes et les enfants préparent la laine des troupeaux
26 LES YÉZIDIZ
et tissent dans leurs humbles réduits ces lainages si
admirés des Européens. — Malgré toutes ces ressour-
ces, malgré l'activité des habitants, le voyageur ne voit
autour de lui que la misère ! La cause n'en est que trop
connue. La perception de l'impôt livre le pauvre culti-
vateur à la rapacité des collecteurs qui lui laissent
à peine le strict nécessaire, prélevant sans contrôle,
d'autant que la récolte est plus abondante ou l'indus-
trie plus active, enlevant ainsi au producteur tout
intérêt pour son travail.
Enfin cette population troublée par des rivalités de
races assez sérieuses pour engendrer de profondes
inimitiés^ est surtout tourmentée par le fanatisme des
dissensions religieuses, dont il convient maintenant
de faire connaître la cause et le caractère.
IV
Kurdes. — Musulmans. — Arméniens.
Nestoriens.
Les Kurdes forment la population la plus nom-
breuse du Kurdistan et professent la religion de
Mahomet. Ils prétendent descendre des Assyriens
ou des Perses, et sont fiers de Fétymologie de leur
nom qu'ils rattachent au mot Qourd « les forts, les
braves ». — Ils sont grands, vigoureux, bien musclés ;
les extrémités sont fines ; leur teint est basané.
La tête en partie rasée présente quelquefois une
difformité artificielle du crâne produite par un
appareil spécial de bandelettes dont on entoure le
front des enfants * ; leurs cheveux sont noirs, tout au
plus châtains ; ils portent rarement leur barbe entière,
excepté les vieillards. Le nez est généralement crochu;
les yeux sont bruns, jamais bleus et le regard est
1. Voir Chantre, De Beyrouth à Tiflis, p. 184.
28 LES YÉZIDIZ
farouche. Duhousset déclare que leur physionomie
rappelle celle d'un animal carnassier. Les Tatars font
dériver leur nom du mot Gowd qui, dans leur langue,
signifie « Loup » ; enfin les missionnaires américains
les comparent aux Peaux-Rouges.
Les Kurdes, qui se vantent de descendre des Assy-
riens ou des Perses, sont loin de pouvoir justifier cette
origine ; les marbres de Ninive et les bas-reliefs de
Persépolis protestent contre cette prétention. Le
type caractéristique de leur race, au nez crochu, est
celui de Toiseau de proie, et n'a rien de commun avec
le profil sévère des Assyriens ou des Perses ; ils ne
resssemblent à ces anciens conquérants que par leur
ardeur dans les combats et leur cruauté implacable
après la victoire.
Le Kurde recherche les belles étoffes aux couleurs
brillantes et bariolées ; sa haute coiffure est quel-
quefois entourée de châles splendides. Il passe dans
sa large ceinture tout un arsenal de pistolets, de cou-
teaux, de yatagans, porte le fusil en bandoulière et
s'appuie sur une longue lance décorée de plumes
et de rubans.
Les femmes kurdes ne se voilent jamais la figure ;
elles ont des formes robustes^ des traits d'une
régularité sévère, de grands yeux, le nezaquilin, une
longue chevelure nattée dont le noir foncé s'harmonise
avec la nuance légèrement bistrée de leur peau.
Leur costume varie suivant leur condition ; il est
souvent des plus riches. Dans certaines tribus^
elles se passent un anneau d'or dans les narines ;
KURDES, MUSULMANS, ARMÉNIENS, NESTORIENS 31
braves comme les hommes, elles savent prendre
les armes avec eux. Elles sont généralement
respectées par leurs époux ; toutefois ceux-ci leur
imposent les travaux les plus rudes. Ce sont elles
qui battent le blé, soignent les chevaux, portent
Teau, cultivent les champs ou tissent les étoffes pour
faire des tapis ou des vêtements. Leur cmdition est
des plus pénibles. Aussi la naissance d'un garçon est-
elle saluée avec joie dans la famille, tandis que celle
d'une fille est une source de tristesse. La vie des
femmes est tellement dure que des mères sont souvent
portées à laisser périr leurs filles en naissant, pour
leur épargner les misères de la vie qu'elles ont
endurée !
La langue des Kurdes est considérée comme un
idiome persan. Cependant elle a une grammaire
spéciale bien définie qui paraît comprendre cinq
dialectes ; elle s'écrit avec les caractères arabes.
La religion primitive des Kurdes est peu connue, ils
ont adopté de bonne heure les doctrines du Koran et
professent la religion d'Ali, avec un mélange de
cérémonies particulières. Ils la pratiquent ponc-
tuellement et cherchent à l'imposer avec un fana-
tisme qui ne recule devant aucun moyen de
propagande ; dans les guerres féroces qu'ils font
sans cesse aux Infidèles, ils ne savent rien ménager :
leurs invasions sont toutes marquées par le meurtre
et la destruction.
Aucune tribu ne surpasse celle des Kurdes^ quant à
l'instinct du pillage et aux moyens de le satisfaire. Le
32• LES YÉZIDIZ
chef, dont le château fort domine la vallée, entretient
une bande de voleurs qui parcourent les chemins et
lui rapportent le butin. Lorsqu'il s'agit surtout
d'assouvir leur haine de race et de religion, ils sont
dans leur véritable élément^ et se préparent avec
joie à ces grandes expéditions de vol, de massacre et
de ruine. C'est ainsi qu'ils se sont rendus fameux par
la terreur qu'ils inspirent. D'après Pollak, il existerait
parmi eux une secte chez laquelle le vol serait
sévèrement défendu sur les vivants^ mais permis sur
les morts M — On frémit d'horreur sur les consé-
quences d'une telle doctrine, quand on rencontre un
Kurde de cette secte !
Cependant, malgré leur naturel féroce, les Kurdes
ont toujours une crainte salutaire des Européens et
n'osent les attaquer que lorsque ceux-ci s'aventurent
dans les montagnes. Leur bravoure est limitée par la
force relative de leurs adversaires : cruels et sans
pitié envers les faibles, ils deviennent circonspects
quand ils traitent d'égal à égal, humbles et rampants
quand ils sont en présence de leurs supérieurs.
Nous trouvons, à côté des Kurdes, un nombre
considérable de chrétiens schismatiques divisés entre
eux par d'antiques dissensions. Les croyants qui se
rattachent aux églises d'Arménie doivent être
d'abord mentionnés ici. La religion primitive de
l'Arménie était celle des patriarches de la Bible qui,
avec le temps s'imprégna de sabéisme, de magisme,
1. VoirE. Reclus, Nouvelle Géographie. T. IX, p. 884.
KURDES, MUSULMANS, ARMÉNIENS, NESTORIENS 33
et plus tard de rites étrangers introduits par le
polythéisme grec.
Le christianisme pénétra de bonne heure dans
toutes ces contrées ; il y fut apporté par ceux qui
l'avaient puisé à sa source. — D'après une tradition,
Abgar, roi Arsacide résidant à Edesse, correspondait
avec Jésus-Christ, et l'apôtre Thadès, un des soixante-
douze disciples, se rendit dans cette ville et convertit
le roi et les principaux habitants au christianisme ; ses
successeurs et une grande partie de leurs sujets
abandonnèrent bientôt l'Evangile pour retourner aux
superstitions de l'idolâtrie. Au IV° siècle, S*. -Grégoire
les convertit de nouveau au christianisme. Le pape
Silvestre I" l'investit de la dignité de Patriarche, qui
resta dans la famille pendant quelque temps, et passa
ensuite par élection aux mains de personnages élus
sous le nom de Catholicos. Les Patriarches de l'Ar-
ménie furent représentés aux trois premiers Conciles ;
mais lors de leurs guerres contre la Perse, ils ne
purent assister au quatrième, dans lequel les doctrines
de Nestorius furent condamnées.
De nombreux malentendus soulevèrent depuis lors
des divisions et des querelles désastreuses, d'oii
naquirent des haines profondes entre les schisma-
tiques et ceux qui se rattachèrent à l'Eglise de
Rome. — Ces divisions suscitèrent de nos jours
de graves incidents à la suite desquels le gou-
vernement turc consentit à séparer politiquement
les deux populations et à donner aux deux schismes un
chef indépendant ; de sorte que les églises d'Arménie
34 LES YÉZIDIZ
se trouvent divisées en trois communions : — celles
qui sont restées attachées aux usages fondés par
S*. -Grégoire *; — les catholiques romains — et les
protestants dont quelques-uns ont adopté le culte
évangélique des missions américaines. La première
comprend environ quatre millions de croyants, —
les catholiques cinquante mille et les protestants
quatre ou cinq mille au plus.
Les Nestoriens qu'on désigne aussi sous le nom de
Chaldéens ^ sont très nombreux dans le Kur-
distan, particulièrement dans les montagnes au
milieu desquelles coule le grand Zab, un desafQuents
du Tigre. Leur territoire est vaguement borné au
Nord-Ouest par le cours méridional du Khabour,
au Nord par le pays kurde de Hakkiari^ à l'Est par
la Perse et au Sud par les vallées où se trouvent
les villes d'Amadia et de Rowandooz. Ils vivent en
général de l'élevage de leurs troupeaux, exploitent
quelques mines de fer et recueillent la noix de galle
qu'ils expédient à Mossoul et en Perse. Les voyageurs
anglais et américains donnent une idée avantageuse
de leurs mœurs et de leur attachement à leur culte.
Ils n'ont pas toujours été réduits à cette condition
misérable. Leur rôle a été trop important dans les
1. Le Patriarche grégorien réside à Etchmiadzine près de
l'emplacement de Tancienue Vagharchabad, non loin de
l'Ararat. — Voir iM^o B. Chantre, dans le Tour du Monde 1891.
A travers V Arménie russe, etc. p. 177.
2. Voir, au sujet de cette dénomination, Layard, Niniveh
and ils remains. I. p. 260, — et Badger, The Nestorians and their
Rituals. I. p. 177-179.
KURDES MUSULMANS ARMÉNIENS NESTORIENS 35
églises d'Orient pour que nous passions sous sileuce
l'histoire de leur grandeur et de leur décadence qui,
depuis l'invasion des Tatars, a fini par aboutir
aux persécutions qu'ils ont partagées avec les
Yézidiz.
L'hérésie de ISestorius date, comme on sait, du
commencement du V^ siècle. Un prêtre chrétien du
nom d'Athanase, en préchant un jour dans une
église de Constantinople, s'écria : « Que personne
n'appelle Marie mère de Dieu, Ôcwtot-cç, car Marie
appartient à l'humanilé ; on doit appeler Marie mère
du Christ, y^pia-zozôy.oç. »
Nestorius était alors Patriarche de Constantinople ;
il couvrit le prédicateur de sa haute autorité et
assuma la responsabilité de cette opinion déjà
partagée par certains chrétiens, dont Athanase se
faisait le porte parole. Cyrille, Patriarche d'Alexandrie,
combattit cette doctrine, et la question fut portée
devant le Souverain Pontife qui était alors Célestin I".
La doctrine de Nestorius fut condamnée. Le Pape
le somma de se retracter et prononça contre lui une
sentence d'excommunication, dans le cas où il
n'obéirait pas à cette injonction. Cyrille fut chargé de
l'exécution de la sentence, qu'il signifia au Patri-
arche de Constantinople ; mais Nestorius, au lieu
d'obéir, y répondit par un anathème qu'il lança
contre le Patriarche d'Alexandrie. A la prière de
l'empereur Théodose, le Pape convoqua à Ephèse un
concile qui se prononça contre Nestorius. C'est pour
perpétuer le souvenir de cette décision que l'Eglise
36 LES YÉZTDIZ
ajouta ces mots à la salutation évangélique : « Sainte
Marie, mère de Dieu, priez pour nous ».
Nestorius ne courba point la tête devant toutes ces
décisions ; il continua ses prédications, et rallia
des partisans. L'hérésie eut ses apôtres et ses
martyrs^ et prit, en peu de temps, une extension
considérable. L'hérésiarque n'était jamais allé en
Assyrie ; mais on doit se souvenir que, dans sa lutte à
Ephèse contre Cyrille, ses principaux défenseurs
furent les évéques d'Orient qui accompagnèrent Jean
d'Antioche au troisième concile œcuménique (34d).
Or, bien que les doctrines monophysites eussent
déjà frayé leur chemin jusque sur les confins de
l'Assyrie par Diodore de Tarse et Théodore, Evêque
de Mopsueste, et se fussent répandues dans l'Ecole
fameuse d'Edesse, toutefois ce ne fut que par suite
des persécutions qu'essuya le Patriarche de Constan-
tinople que le schisme attira l'attention. Elles furent
alternativement enseignées et condamnées par l'école
d'Edesse, jusqu'à sa fermeture par l'Empereur Zenon ;
ceux-là qui les professaient étaient du parti perse. Or,
on sait que, lorsque l'Empereur fît un appel à toutes
les sectes chrétiennes pour oublier leurs dissenssions
et souscrire à VHenoticon, Barsuma, évêque de Nisibin,
se plaça sous la protection du roi de Perse Firouz.
Acacius, élevé après le meurtre de Babuaeus au siège
archiépiscopal de Séleucie ou de Ctésiphon, professait
secrètement les doctrines nestoriennes. Babaeus^
.son successeur, se déclara en faveur de la nou-
velle secte ; c'est de son avènement qu'on peut
Kurdes, musulmans, arméniens, nestorîens 37
dater le premier établissement reconnu de l'église
nestorienne en Orient.
Jusqu'à la chute de la dynastie sassanide et de la
prépondérance de la puissance arabe dans les
provinces situées à l'Est du Tigre, les Chaldéens
furent tour à tour protégés ou persécutés, suivant la
force relative de l'empire perse ou byzantin ; toutefois
leurs dogmes furent affirmés et leur chef reçut le
titre de « Patriarche d'Orient ». Ils s'efforcèrent de
répandre leurs doctrines en Asie, et comptèrent
quelques rois persans au nombre de leurs convertis.
Cosmas Indicopleustes *, qui visita l'Asie dans la
première partie du VI* siècle, déclare qu'ils avaient
des évêques, des prêtres et des martyrs dans l'Inde.
Leur influence s'étendit en Arabie, à Socotora, chez
les Bactriens, les Huns, les Persarméniens^ les
Mèdes et les Elamites, et dès le VIP siècle leurs
métropolitains pénétrèrent en Chine ^
Lors de l'invasion des Arabes, l'Eglise chrétienne
était puissante en Orient. La tradition accordait des
rapports entre Mahomet et un moine nestorien,
Serge ! Ses partisans se montrèrent favorables à la
secte ; une sorte de tolérance marqua cette phase de
1. Voir Cosmas Indicopleustes, dans la lopographiâ chris-
lianâ. — Assemani, Bibhotheca orientalis Clementino-Vaticana,
vol. IV, p. 92. — Gibbon, ch. 47, note 116. — Moshemi, Hisl.
Tari. Ecoles, pp. 8, 9.
2. La fameuse inscription de Se-gan-foo, vue par un mission-
naire Jésuite vers 1625, donne des renseignements curieux
sur l'état de l'Eglise chaldéenne en Chine de 620 à 781. — Voir
Assemani, Ibid, vol. IV, p. 380 et d'Herbelot, dans le supplé-
ment de sa Bibliotèque orientale. 3 c.
38 LES YEZIDI
rislamisme ; d'ailleurs rérudition des Chaldéens les
recommandait à la bienveillance de maîtres aussi
éclairés que les Califes, dont ils devenaient trésoriers,
scribes ou médecins. Il semblerait qu'à cette époque
la science se fût réfugiée dans cette partie de l'Orient
et que les Chaldéens en fussent les principaux
dépositaires K C'est par eux, en effets que nous est
venu plus d'un fragment précieux des auteurs grecs.
Les Ecoles d'Edesse, de Nisibin, de Séleucie et de
Dorkena rivalisaient de savoir et de zèle. Les Califes
encourageaient ces efforts et faisaient faire des
traductions d'auteurs grecs, tels qu'A.ristote etGalien.
Des lettrés nestoriens étaient envoyés en Syrie, en
Arménie et en Egypte pour recueillir les manuscrits
et s'assurer l'aide des érudits indigènes ^.
Lors de la chute des Califes, on comptait vingt-cinq
sièges épiscopaux qui reconnaissaient comme chef le
Patriarche nestorien. Après la prise de Bagdad par
Houlaghou Beg, les persécutions commencèrent: la
première semble avoir eu lieu sous le règne de Kassan,
fils d'Arghoun, petit-fils d'Houlaghou ; mais c'est à
Tamerlan qu'on est en droit d'attribuer la destruction
de la secte. 11 saccagea les églises, passa les habitants
au fil de l'épée ; ceux qui échappèrent se réfugièrent
dans les montagnes. A partir de 1413, les annales
chaldéennes contiennent à peine la mention d'adhé-
1. Voir Assemani, Bibliotheca orient. Clem. Vaticana, vol. IV,
p. 943.
2. Voir Alexandre de Ilumboldt pour tout ce qui concerne
l'iotluence des Chaldéens sur la civilisation orientale. (Cosmos,
vol. 11, ch. V.)
KURDES, MUSULMANS, ARMÉNIENS, NESTORIENS 39
rents peu nombreux au-delà des frontières du Kur-
distan. Le siège du patriarchat transféré de Bagdad
à Mossoul fut enfin établi à Kokhanes près de Julamé-
rik, dans le district de Hakkiari, à 24 kilomètres au
Sud-est de Van. C'est là que vivent, au milieu des
montagnes, d'une vie toute pastorale, les débris de
cette race antique qui sait au besoin devenir guerrière
et redoutable, quand il s'agit dj soutenir sa foi.
Les Nestoriens sont divisés en plusieurs tribus :
la plus importante est celle du Tiyari qui occupe les
deux rives du Zab ; les autres sont plus ou moins
disséminées dans les villages musulmans habités
par les Kurdes, au Nord de Mossoul Ils sont depuis
1832 l'objet des sollicitations les plus actives des
missionnaires américains protestants, qui ont établi
au milieu d'eux une soixantaine de stations, et qui
cherchent en vain à les détourner de leur culte.
La langue religieuse des Nestoriens est le chaldéeii
ancien ; et si les fidèles ne le comprennent pas^
leurs prêtres ne le comprennent pas beaucoup mieux .
Pendant les offices, ils récitent d'une manière inin-
telligible leur prières dans lesquelles on ne saurait
reconnaître un dialecte allié à l'Hébreu, au Syriaque
ou à l'Arabe. La langue parlée offre des nuances
assez appréciables ; celle des tribus montagnardes
diffère de celle des vallées ; mais ces nuances, qui
tiennent à des circonstances toutes locales, n'altè-
rent pas le caractère général de fidiome qui est celui
des Kurdes.
Les Nestoriens s'habillent comme les Kurdes^ et ne
40 LES YÉZIDIZ
se distinguent que par les cérémonies de leur culte.
Ils vivent en bonne intelligence avec les Yézidiz, qui
sont comme eux les victimes les plus éprouvées de la
persécution des Musulmans.
IV
Les missions chrétiennes
Nous avons vu combien ce malheureux pays est
divisé par les schismes, malgré la pression musul-
mane qui poursuit par le glaive l'unification politique
et religieuse des communions. A côté des actes
de violences dont les infidèles sont victimes, nous
ne pouvons passer sous silence les efforts des
missionnaires de l'Occident qui, au nom d'un autre
principe, veulent atteindre le même but par la
persuasion, en essayant de répandre autour d'eux les
bienfaits d'une éducation chrétienne. Malheureu-
sement leurs efforts sont à peu près stériles: ils n'ont
rien gagné auprès des Kurdes^ dont le fanatisme
intolérant repousse toute autre religion que celle
de Mahomet^ et ils s'adressent spécialement aux Nes-
toriens. Chez les Yézidiz, ils se sont heurtés à
un attachement [^ aveugle à une religion que ses
sectateurs ne comprennent pas. Les Musulmans
42 LES YÉZIDIZ
considèrent ces derniers comme des êtres au-dessous
de l'animalité ; ils sont hors la loi. On peut les tuer
comme des bêtes fauves, à plus forte raison, les
torturer, les vendre comme un vil bétail. Les
missionnaires chrétiens de toutes les communions
les regardent comme des êtres incapables de les
comprendre^ rebelles à toute éducation^ à toute idée
rehgieuse; c'est pour eux une quantité négligeable.
Le couvent de Mossoul a toujours compté dans
son sein des hommes très éminents ; outre le Père
Garzoni qui, le premier, a publié un écrit sur la
langue kurde, je puis citer aujourd'hui le Révérend
Père Duval, un homme d'une haute intelligence, plein
de tact et de dévouement, qui dirige depuis de
longues années la mission de Mossoul et s'occupe de
l'instruction des jeunes indigènes.
La propagande active des missions d'Angleterre a-t-
elle été efficace'/ Il est permis d'en douter ; cependant
le culte de l'Eglise d'Angleterre semble se rappro-
cher plus que tout autre des doctrines de Nestorius. —
Quant aux missions américaines qui représentent
le protestantisme avancé arrivé au pur déisme et
niant au besoin la divinité de Jésus-Christ, elles
croyaient trouver auprès des Nestoriens une conquête
facile pour leurs doctrines; mais ceux-ci ne sont pas
encore arrivés à substituer les commentaires de la
raison individuelle au culte traditionnel de l'Evangile.
Leur zèle n'a servi qu'à mettre quelquefois un
nouvel élément de discorde parmi les populations
chrétiennes et des armes entre les mains des Kurdes.
LES MISSIONS CHRÉTIENNES 43
Le D' Grant s'est multiplié inutilement et a payé de sa
vie son dévouement à la cause des Nestoriens ; après les
massacres du Tiyari, ces malheureux vinrent dans sa
propre maison abriter leurs misères et lui apportèrent
les germes de la maladie à laquelle il a succombé.
C'est en vain qu'il avait élevé des écoles dans les
principaux villages ; elles se remplirent tant que les
missionnaires se bornèrent à l'enseignement de la
lecture primaire, mais dès qu'ils voulurent parler
religion à leurs élèves, les enfants désertèrent.
Au moment des persécutions, les Kurdes s'emparèrent
des écoles et les convertirent en citadelles à leur
profit. Il faut entendre à ce sujet les doléances de
Mar-Shimoun, le Patriarche des chrétiens d'Orient,
comme il s'intitule lui-même. Nous les prendrons
dans une des lettres qu'il adressait à l'Archevêque
de Cantorbéry, en lui exposant l'état de la secte
pour laquelle il demandait la protection de l'An-
gleterre.
« Vous n'ignorez pas, disait-il, que, depuis le
IV siècle à la fin du VIi% le Seigneur a mis l'Asie
aux mains des Grecs, et que pendant cet intervalle le
pays fut divisé et l'Eglise séparée en plusieurs
communions, Chaldéens, Syriens, Grecs, Coptes,
Arméniens, Maronites et autres ; quand l'Islam
fut introduit, tous les chrétiens furent persécutés par
les Musulmans, maîtres de la terre. Par suite de la
férocité et de la persécution^ tous les pasteurs fidèles
et orthodoxes ont été égorgés ; leurs collèges et leurs
écoles fermées, et ces maux ont désolé particulière-
44 LES YÉZIDIZ
ment nos régions orientales, afin que toute science y
pérît.
» Après cela, vinrent les loups voraces en habits de
moutons ; ayant trouvé une occasion favorable, ils
commencèrent à prêcher la suprématie du Pape et
la juridiction universelle de Rome. Il y a 17 ans,
ces loups vinrent de nouveau, et par leurs discours
mensongers, ils essayèrent de détacher une partie du
troupeau 1
» Mais pendant que nous vivions à part dans nos
montagnes du Tiyari^, dans une paix tranquille,
depuis trois ans des personnes vinrent d'Amérique
et se présentèrent à nous comme les vrais chrétiens ;
quand nous connûmes leurs idées, nous trou-
vâmes qu'elles étaient pleines d'erreurs, et nous les
avons repoussées. »
Mar-Shimoun entrait ensuite dans l'exposé des
persécutions dont les Nestoriens étaient l'objet, et
faisait un pressant appel à l'Archevêque pour que le
gouvernement britannique agît auprès du Sultan,
afin de mettre un terme aux persécutions. L'appel
fut entendu, et le gouvernement de Constantinople
envoya des forces contre les Kurdes. Les Yézidiz,
dont Mar-Shimoun ne parle pas, se réunirent aux
troupes du Sultan pour les combattre. Les forces des
Kurdes furent anéanties et les massacres cessèrent.
Enfin refl*et matériel a été considérable, mais je
doute que l'Eglise d'Angleterre ait fait parmi les
Nestoriens les conversions qu'elle attendait. Il en a
été de même des missions catholiques si imprudem-
LES MISSIONS CHRÉTIENNES 45
ment représentées par M. Bore *. Les Nestoriens sont
restés Nestoriens comme par le passé, et les espé-
rances des missionnaires anglais se sont évanouies
en présence de rattachement invincible des popu-
lations à leur culte traditionnel.
Depuis la séparation des Nestoriens qui ont voulu
se rapprocher de l'Eglise de Rome^ le chef de la
secte dissidente prit le nom de Mar-Iousoff, et celui
de TEglise primitive continua de porter sous le nom
de Mar-Shimoun le titre héréditaire de Patriarche des
Chaldéens. Au moment des massacres dont nous
aurons à parler,"] Mar-Shimoun^ le dix ou onzième du
nom, était un homme dans la force de Tâge, très
habile, et qui, sans avoir cette vaste érudition qui fit
la gloire des Nestoriens à une autre époque, était
assez versé dans les questions de dogme pour con-
server parmi son troupeau les doctrines de son église.
Allié des missions anglaises^ Mar-Shimoun voyait avec
inquiétude les avances des protestants américains. Les
fidèles se défiaient des relations amicales qui exis-
taient entre le D"" Grant, le zélé missionnaire de l'Amé-
rique et Nour-AUah, le chef des Kurdes du district de
Hakkiari. lisse trompaient grandement toutefois; les
événements sont venus justifier ces défiances. Les
massacres ont désolé les cantons nestoriens; Mar-
Shimoun a échappé miraculeusement à la mort, et sa
vieille mère qui]s'était réfugiée dans les montagnes a
1. Voir^E.' Bore, 'Correspondance et Mémoires d'un voyageur
en Orient. Paris, 1840.
3.
46 LES YÉZIDIZ
été surprise par les Kurdes qui l'ont fait périr dans un
affreux supplice.
Lorsque la tranquillité fut assurée, Mar-Shimoun
revint au milieu de ses fidèles ; il trouva les églises
dévastées, les prêtres égorgés, mais les survivants
du désastre étaient restés attachés à la foi de leurs
pères.
Les Yézidiz. — Leur origine.
C'est au milieu de toutes ces populations si divisées
par leur origine et leurs croyances religieuses que
nous trouvons les Yézidiz. Ils ne représentent que
la partie la moins considérable des habitants du
Kurdistan. En 1840, ils comptaient environ 200,000
hommes et pouvaient mettre sur pied 3,000 cava-
liers et 6,000 fantassins ; aujourd'hui, leur nombre
s'élève à peine à 50,000, et tend à diminuer de jour en
jour.
Les Yézidiz ne ressemblent pas aux Kurdes ;
on voit sur le champ que ce sont des hommes d'une
autre race. — Ceux des environs de Mossoul sont
remarquables par la vigueur de leur physionomie et
l'harmonie de leurs traits. Les femmes sont en
général d'une grande beauté : leur teint est peut-être
un peu trop brun, mais leur visage est d'une régula-
48 LES YÉZIDIZ
rite parfaite. — Celles du Sinjar sont loin d'être aussi
jolies et manquent de distinction.
Les Yézidiz parlent la même langue que les
Kurdes ; c'est pourquoi quelques voyageurs les ont
considérés comme appartenant à la même famille et
formant parmi ces derniers une secte particulière, qui
n'aurait pas accepté leurs doctrines ni leur conversion
à l'Islamisme.
Leur origine est trop obscure pour l'expliquer ; elle
a donné lieu à tant de divergences, qu'on serait
tenté d'admettre qu'elle procède de plusieurs sources
distinctes. — Les Yézidiz des environs du lac de Van se
rattacheraient aux Arméniens ; — ceux du Sindjar,
aux Arabes ; — ceux des frontières de la Perse, aux
Guèbres. — Ces distinctions toutes superficielles
ne reposent que sur quelques rites particuliers,
reflets des croyances religieuses des populations au
milieu desquelles ils vivent, et ne sont basées sur
aucune observation sérieuse. Le caractère physique
de leur race, aussi bien que l'unité du principe
fondamental de leur croyance, indique une origine
commune qui nous échappe.
M. Badger les fait descendre des anciens Assy-
riens ; d'autres pensent qu'ils sont les représentants
des premiers habitants touraniens qui occupaient le
pays avant la conquête des Assyriens sémites et qui
s'y sont maintenus. — Si Ton interroge les Kurdes, ils
rejettent toute parenté avec ces infldèles, et les
confondent avec les sectes inférieures des plaines.
La politique des conq érants assyro-chaldéens a
LEUR ORIGINE 49
profondément modifié les conditions ethnographiques
de cette partie de l'Asie. Pendant plus de cinq siècles,
ils ont pratiqué avec persistance le système des trans-
portations en masse dans l'espoir d'assurer Tunité
nominale de leur empire. Chaque victoire était tou-
jours accompagnée du sac et de la destruction de la
ville ennemie. Si les habitants n'étaient pas passés au
fil de l'épée, le vainqueur, après les avoir dépouillés
de leurs biens, les dirigeait vers quelque région
lointaine^ où ils perdaient d'abord leur individualité
et, peu à peu, le souvenir de leur origine. D'un autre
coté;, si les villes prises étaient conservées, le roi
d'Assyrie appelait une population pauvre de ses
provinces pour venir les habiter. Cette odieuse poli-
tique n'a même pas pris fin à la conquête de Babylone
par les Perses. Les derniers exilés de Jérusalem pro-
fitant des décrets du nouveau vainqueur purent rega-
gner leur patrie ; mais ceux qui^ depuis des siècles
déjà, avaient été dispersés, restèrent forcément dans
leur lieu d'exil. C'est ainsi qu'auprès d'Arban, sur les
bords du Kabour, on trouve encore quelques Juifs,
derniers représentants des vaincus de Samarie K
Les Yézidiz ont un caractère tellement distinct de
celui des populations au milieu desquelles ils vivent,
qu'il ne me paraît pas douteux qu'ils ne soient
les restes de quelque transportation analogue, dont on
découvrira un jour la cause.
1. La prise de Samarie eut lieu dans la première campagne
de Sargon (721 av. J.-C). — Voir Annales des rois d'Assyrie.
Salle 11, n» 39, - et haïe, CXX, 1
50 LÉS YÉZIDIZ
Ils ont une antique tradition d'après laquelle ils
se disent originaires de Busrah et de la contrée
arrosée par le bas-Euphrate. Après leur migration,
ils se seraient arrêtés d'abord en Syrie ; puis ils
auraient pris possession des montagnes du Sindjar et
se seraient répandus ensuite dans les autres districts
du Kurdistan. Cette tradition, si elle était justifiée
par la nature de certains rites qu'on leur attribue,
donnerait à^ leur culte une origine chaldéenne ou
sabéenne ; mais cette tradition, comme toutes celles
qu'on peut recueillir sur leur compte, ne repose sur
aucune donnée sérieuse. Les Yézidiz sont du reste
dans rimpossibilité complète de nous renseigner
eux-mêmes ; ils sont d'une ignorance absolue sur
leur histoire. D'ailleurs, la plupart ne savent ni
lire ni écrire ; quelques uns de leurs chefs spirituels
peuvent à peine lire leurs prières et satisfaire aux
nécessités les plus impérieuses de la correspondance
qu'ils échangent avec le gouvernement turc. Cette
ignorance et la répulsion réciproque qui divise les
sectes sont une garantie de la pureté originelle de leur
race. Ils n'admettent aucune conversion à leur
doctrine, ne se mêlent pas aux autres sectes et sont
ainsi obligés de se marier entre eux.
Les Turcs et les Arabes les désignent sous le nom
de Nousseiri, altération du mot JSasrani, qui s'applique
également aux Chrétiens, et qui est synonyme de
a Mécréant » ou d' « Infidèle ». Ils les appellent encore
Kisil-Bachf c'est-à-dire « têtes rouges » et les
confondent ainsi avec les Mahométans dissidents
LEUR ORIGINE 51
auxquels* ils donnent ce surnom par mépris. Les
Kisil-Bach sont les sectateurs d'Ali, qui lors de la guer-
re de succession portaient un turban rouge, tandis
que ceux qui étaient restés orthodoxes portaient un
turban noir. Enfin, pour toutes les sectes, ce sont des
Kayas, c'est-à-dire des hommes de la dernière condi-
tion. Lorsqu'un Turc veut injurier quelqu'un^ il le
traite de Yézidiz. On désigne encore ces infidèles sous
le nom de Davashim ; c'est ainsi qu'ils sont fréquem-
ment nommés par les Chrétiens et les Mahométans.
On ignore la signification de ce nom ; cependant ils
l'acceptent eux-mêmes sans le comprendre autrement
que comme une ancienne appellation de leur race
remontant à une époque immémoriale. — Quant au
nom de Yézidiz sous lequel ils sont plus généralement
connus, on en ignore également l'origine ; toutefois
on en propose plusieurs explications plus ou moins
plausibles
Les Musulmans: prétendent que les Yézidiz sont
les sectateurs d'un sheikh obscur nommé Yezid^ ou
de Yezid /", le deuxième Calife ommiade, fils de
Mohawiah qui régna trois ans et trois mois à Damas,
à partir de Tan 680, et dont le nom est exécré par
les Musulmans. — 11 combattit Hussein, fils d'Ali,
ravagea la ville sainte de Médine et s'apprêtait à
faire le siège de La Mecque, lorsque la mort vint le
surprendre *. — Il y a des raisons de croire que cette
explication est erronnée, car le nom de Yézidiz était
1. Voir Garzoni dans S. de S. (Sylvestre de Sacy). Notice sur
les Yézidiz^ elc, p. 191.
52 LES YÉZIDIZ
déjà employé longtemps avant l'avènelnent de
l'islamisme.
D'après quelques auteurs arméniens, les Yézidiz ne
seraient autre que les Arévortiks dont l'existence
remonte aux époques les plus reculées ; mais c'est
précisément cette identité qu'il faudrait établir.
Mentionnons encore l'opinion de M. Portoukalian ;
elle est assez spécieuse pour avoir été partagée
D'après lui, en persan la particule i signifie « être
originaire de » : ainsi on dit Hadji a habitant du Hadj »,
Hispahani u habitant d'Hispahan » ; ceci établi, on
sait qu'il y a en Perse une ville nommée Fezcî et entre
Hispahan et cette ville une autre localité nommée
Yesidikest, de sorte que les Yézidiz seraient une
colonie persane qui, en se répandant en Arménie, se
serait mêlée aux habitants ; et qui^ par suite des persé-
cutions des Musulmans, aurait adopté différentes
pratiques pour se rapprocher des chrétiens^ parce
qu'ils étaient alors moins persécutés.
Les Kurdes prétendent que les Yézidiz n'ont aucune
tradition écrite; cependant ceux-ci invoquent la
possession d'un Livre qui devrait renfermer le Code
de leur foi ; mais ce Livre, dont nous aurons occasion
de parler plus tard, est d'une rédaction assez
récente. On prétend même qu'il n'est produit que
pour chercher à faire illusion aux Musulmans, qui
déclarent respecter les sectes dont la doctrine
s'appuie sur l'autorité d'un Livre révélé.
L'histoire des Yézidiz ne repose donc que sur des
souvenirs confus^ des légendes dont on ignore la
LEUR ORIGINE 53
source et qui échappent à tout contrôle. Leur dogme
apparaît^ d'après les récits qu'on leur préte^ comme
un mélange de toutes les idées qu'ils ont recueillies
au milieu des populations avec lesquelles ils se trou-
vent en rapport. — Leur culte se réduit à des céré-
monies bizarres dont la simplicité fait tout le mystère^
laissant à l'imagination de ceux qui veulent les péné-
trer toute latitude pour expliquer ce qu'elles peuvent
couvrir au fond, lorsque, en réalité, elles ne cachent
absolument rien.
VII
Les Yézidiz.
Leur constitution politique et religieuse.
Hussein- Bey et Sheikh-Nazir.
Les Yézidiz ont un chef religieux et un chef
temporel ; — l'un dirige les affaires de la tribu
et se met en relation avec les pouvoirs civils ; • —
l'autre veille à la conservation des rites et à Fentre-
tien du sanctuaire où reposent, suivant la tradition^
les restes de leur prophète.
Ce sanctuaire se nomme, d'après la tombe du
Saint auprès de laquelle on vient prier, Sheikh-Adi, et
a donné son nom à toute la vallée. C'est un lieu aussi
vénéré par les Yézidiz que la Mecque par les Musul-
mans. Tous les ans, les fidèles s'y rendent en foule
pour célébrer les cérémonies du culte. L'histoire
de ce sheikh est aussi obscure que celle de toute la
secte. — A-t-il réellement existé, ou bien le nom
d'Adi cacherait-il une des formes de celui de la

CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 57
divinité ? Autant de questions auxquelles on ne peut
répondre que par des conjectures.
M. Badger suppose qnAdi représente une incar-
nation d'un certain Yezd, qui aurait apparu sur cette
terre pour apporter sa loi aux Yézidiz, et que le titre
de Sheikh lui aurait été donné par les fidèles, pour
cacher aux Musulmans la véritable signification de
son nom? — Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque
nous nous occuperons particulièrement du sanctuaire
de Sheikh -Adi et des cérémonies qui y sont
pratiquées.
Le chef politique des Yézidiz est appelé Emir; il
occupe sa charge par héritage. C'est l'intermédiaire
officiel de la secte tout entière avec le Gouvernement
turc. Il jouit d'une autorité considérable ; il peut
retrancher à un membre réfractaire les privilèges de
la communauté. Cette punition est terrible et expose
celui qui en est l'objet à des peines plus sévères que
l'excommunication chez les chrétiens au moyen-âge ;
aussi est-elle très redoutée.
Le chef religieux a des pouvoirs qui s'étendent sur
toute la tribu, et on professe pour lui un grand res-
pect ; son office est également héréditaire. Cependant
les Yézidiz peuvent le choisir sans s'astreindre à cette
règle, en prenant dans la famille descendante du
dernier sheikh un personnage qu'ils jugent plus
propre à remplir cette charge, par son caractère, la
connaissance des rites sacrés et les autres qualités mo-
rales qu'il possède. — En dehors de ses fonctions
religieuses, ce chef n a qu'un pouvoir politique très
58 LES YÉZIDIZ
restreint; il est seulement le Sheikh des Sheikhs du
Sheikhan.
A l'époque où se passèrent les événements dont
nous aurons à raconter les cruelles péripéties, le
chef politique de la secte était Hussein-Bey, un homme
d'une physionomie bienveillante, mais triste. Son
père, Ali-bey, avait été tué lors de l'invasion du
Sheikhan_, et lui même n'avait échappé que par miracle
aux persécutions des Kurdes. Sa mère avait réussi à
s'enfuir avec lui dans la montagne, où il fut élevé par
les Yézidiz et reconnu dès lors pour leur chef.
A cette même époque, le chef religieux était Sheikh-
Nazir. C'est le Presch Namaz^ le chef des Prières qui
préside aux cérémonies sacrées. Dans ces occasions,
il est revêtu d'un costume particulier ; mais comme
il était obligé d'avoir de continuelles entrevues
avec les autorités turques, dans la crainte que son
costume ne fût souillé par la présence des Musul-
mans, ou ne tombât entre leurs mains, il avait délégué
ses pouvoirs à un autre personnage, Sheikh Jindi, qui
officiait pour lui.
Il est pourvu aux dépenses de la secte, au traite-
ment des hauts fonctionnaires et à l'entretien du
sanctuaire par un impôt quasi volontaire. Pour la
perception de cet impôt, le territoire est divisé en
plusieurs provinces qui comprennent le Sindjar, —
le Kherzan, — Alep, — et les petits villages du Nord
de l'Arménie, ainsi que ceux de Mossoul. — En
outre, les Yézidiz reçoivent également des dons
gracieux des fidèles qui habitent les provinces les

CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 61
plus éloignées et d'un accès difficile. En dehors de
cela, le Kurdistan étant partagé en districts ou can-
tons, les Yézidiz suivent naturellement cette division
administrative et se reconnaissent d'après le nom de
leurs cantons.
Il y a parmi eux une hiérarchie sacrée très
stricte et très rigoureusement observée. Les prêtres
sont partagés en quatre ordres : — les Pirs —
les Sheikhs — les Cawats — eilea Fakirs. Ces charges
soni héréditaires et peuvent même être remplies par
les femmes, quand elles viennent en ligne de
succession.
Les Pii's ou les Anciens, qui sont regardés comme
des Saints, sont peu nombreux comparativement
aux autres ordres ; ils sont les plus respectés après le
grand Sheikh, et on leur accorde le privilège d'inter-
céder pour le peuple dans leurs différends. On prétend
qu'ils ont des pouvoirs surnaturels et qu'ils peuvent
guérir de la folie. Ils passent leur vie dans une
grande sainteté et ne sont tenus à aucun office
particulier.
Les Sheikhs viennent après les Pirs — Ils peuvent
acquérir une certaine éducation et font en quelque
sorte l'office de scribes dans la secte. Ils sont
préposés à la direction des hymnes religieux qui se
récitent en arabe ; on croit que les plus instruits en
comprennent quelques mots ? — Leur habillement
est entièrement blanc, excepté le casque qui sur-
monte leur turban et qui doit être noir. — Comme ser-
viteurs de Sheikh-Adi, ils sont les gardiens {Nazirs)
4
62 LES YÉZIDIZ
de la tombe. Ils allument le feu sacré, fournissent
des provisions à ceux qui demeurent dans l'enceinte
et aux personnages de distinction qui peuvent y être
admis. — Ils ont toujours autour du corps une
bande d'étoffe rouge et orange comme marque de
leur office. Leurs femmes sont employées aux mêmes
services et portent la même ceinture. Il y a
toujours plusieurs sheikhs qui demeurent dans la
vallée de Sheikh-x\di et qui veillent à l'entretien de la
tombe du Saint ; ce sont eux qui reçoivent les
pèlerins, dirigent les offices et sont préposés à la
conservation des objets sacrés.
Les Caivals sont littéralement les Orateurs de la
secte, « ceux qui ont la parole facile ». Ils semblent
être les membres les plus actifs de la corporation. —
Ils peuvent être envoyés en mission par le chef
religieux dans les districts, et vont de village en
village enseigner aux enfants la doctrine de la secte.
— Seuls ils savent jouer de la flûte et du tambourin.
Ces deux instruments sont considérés comme sacrés ;
ils les embrassent avant de s'en servir, et lorsqu'ils ont
fini, ils les portent à leurs oreilles avec une certaine
cérémonie. Ils apprennent de bonne heure à jouer
de ces instruments, à chanter et à danser. Ce sontlee
musiciens de la communauté, et comme la musique
et la danse forment la partie la plus apparente du
culte des Yézidiz, les Cawals paraissent représenter
ainsi le côté particulièrement religieux de la
classe sacerdotale. Ils sont très nombreux et
appartiennent en général aux deux villages de
CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 63
Baasheikhah et de Baazani ; mais ils peuvent être
envoyés partout où les besoins du service l'exigent.
— Ce sont eux qui sont chargés de recueillir les
contributions des différents cantons. Le produit de
leur collecte est partagé en deux portions égales :
Tune d'elles est consacrée àTentretien de la tombe de
Sheikh-Adi ; — la moitié de l'autre est attribuée au
chef de la secte, et le reste çst partagé en parties
égales entre les Cawals.
Les Fakirs sont les prêtres de l'ordre inférieur; ils
portent des robes noires ou brunes ; leur vêtement
descend jusqu'aux genoux et s'adapte à leur personne.
Ils sont coiffés d'un turban noir sur lequel ils
mettent un mouchoir rouge. Ils sont préposés au
maniement des objets du culte, éteignent et allument
les lampes, nettoient l'édifice sacré. Leur fonction
principale est d'administrer le matériel du sanctuaire ;
ils coupent le bois, apportent l'eau, accompagnent les
Cawals dans leurs missions. Ils ont comme insigne
de leurs fonctions une bande d'étoffe sur l'épaule
gauche, pour protéger leur vêtement quand ils appor-
tent le bois au temple ; ils la quittent rarement en
dehors de leur service. On les appelle quelquefois
Kara-Basch ou « Têtes noires », à cause de la couleur
de leur turban *. Comme ils sont le plus en évidence
à cause de leurs fonctions multiples^ on croit qu'ils
représentent toute la secte et la font participer à leur
mauvaise réputation. On les accuse^ en effet, de
1. VoirTaylor, dans le Journal oflhe Geographical Socie/y, 1868.
64 LES YÉZIDIZ
célébrer des fêtes nocturnes où règne la plus grande
promiscuité. De là, le nom de Tirah-Sanderun « étei-
gneurs de lumières » qu'on leur applique ; mais cette
accusation ne repose sur aucun fait de nature à la
justifier.
VIII
Mœurs des Yézidiz
Quand on pénètre dans un village des Yézidiz, on est
immédiatement frappé de l'aspect des habitations qui
offrent un contraste avec celles des autres popula-
tions. Au lieu de la saleté proverbiale des tribus de
l'Asie-Mineure^ le village tout entier et chaque
maison en particulier respirent un air de propreté
exceptionnelle. On s'aperçoit bientôt que cette
population honnête est loin de mériter la fâcheuse
réputation qu'on lui a faite. Dévoués à leur culte, les
Yézidiz vivent en bonne intelligence avec les adhé-
rents de toutes les autres religions, dont ils ne
cherchent point à troubler la foi, et ils ne désirent
pour eux que la même réciprocité. Leurs querelles
intestines sont soumisesà l'arbitrage de leurs sheikhs,
quelquefois même à des étrangers, et ils obéissent
sans murmurer à la sentence dés qu'elle est rendue.
4.
66 Les yezidiz
En général, lesYézidiz, et surtout ceux de Mossoul,
sont très industrieux, probes et braves. On leur
reproche d'être intempérants parce qu'ils boivent
Tarak et s'enivrent quelquefois? — Ils imitent en
cela les Géorgiens qui, de tout temps, ont contracté
cette funeste habitude pour prouver aux Chrétiens
qu'ils ne sont pas Musulmans ; mais on s'accorde
à reconnaître qu'ils sont exempts de beaucoup
d'immoralités si communes parmi les populations de
l'Orient*.
Voici maintenant quelques détails plus particuliers
sur leur manière de vivre. Ils ne mangent jamais de
choux ni de bamiyah [Hibiscus escidentus), ni d'autres
végétaux qui leur sont également défendus ^ Le porc
leur est interdit ; mais ils mangent le bœuf, le
mouton et tous les autres animaux qui font la
nourriture habituelle des peuples de ces contrées,
à la condition toutefois que l'animal ait été saigné
suivant la loi mosaïque. Ils n'ont aucune répugnance
à partager leurs repas avec les Chrétiens ; mais cela
ne leur arrive pas avec les Musulmans et s'explique
suffisamment par une aversion réciproque.
Nous avons parlé du costume des hommes qui varie
suivant leur condition. Celui des femmes présente
également la même variété et se prête plus encore
à la fantaisie ^. Le vêtement des jeunes filles
est aussi riche que leur condition le leur permet.
1. Voir Badger, Nestorians and their Rituals I, p. 132.
2. Voir Layard, Nineveh and Us Remains, t. I, p. 302.
3. Voir Layard, Nineveh and Babylon^ p. 86.

CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 69
Les unes tressent des fleurs dans leurs cheveux ;
d'autres entourent leur noir turban de bran-
ches de myrte ou de quelques autres ornements
posés d'une manière simple et toujours élégante.
Elles ont toutes des colliers composés de pièces de
monnaie, de grains d'ambre, de corail, d'agate ou
de verroterie. Quelques-unes ont leur noir turban
complètement couvert de pièces d'or ou d'argent.
Elles portent une sorte d'écharpe d'une étoffe verte
ou jaune, posée comme un plaid écossais sur une
épaule et tombant sur leur robe. C'est la pièce
principale du costume des jeunes Yézidiz^ et qui est
aussi acceptée par les filles chrétiennes des mêmes
districts.
Les femmes, avant leur mariage, ont le cou décou-
vert ; mais lorsqu'elles sont mariées, elles le voilent
d'un mouchoir blanc qui passe sous le menton et
se trouve retenu sur la tête. Les jeunes filles recher-
chent les couleurs voyantes ; tandis que les matrones
sont pour la plupart habillées de blanc. Les femmes
de la famille des Cawals portent comme leur mari le
turban noir.
La polygamie est généralement interdite, excepté
pour les chefs religieux et politiques ; les femmes
sont l'objet d'un grand respect de la part de leur
mari et leur sont toujours très fidèles. L'adultère
était jadis puni de mort, et si aujourd'hui ce terrible
châtiment n'est plus infligé, on doit considérer que
la coutume est tombée en désuétude, faute d'appli-
cation.
IX
Naissance. — Mariage. — Mort.
Dans les périodes calmes, lorsque les Yézidiz n'ont
plus à redouter, pour un temps, l'oppression des
Kurdes ou la protection onéreuse des Turcs, la famille
se développe, et c'est alors qu'on peut étudier les
différentes phases qu'elle parcourt pour se constituer,
se renouveler et finir, c'est-à-dire la naissance, le
mariage et la mort.
Naissance.
La naissance est toujours un moment de fête et de
joie. On salue avec plaisir la venue de ce nouveau-né.
Il semble alors que la famille oublie ses misères, ses
souffrances et qu'elle voit dans ce gage d'une ten-
dresse réciproque l'aurore d'un meilleur avenir. Je
citerai, d'après Layard, ce qui s'est passé à la naissance
du fils de Hussein-Bey, chef politique de la secte.












CÔNSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 83
en même temps le bon et le mauvais principe, c'est-
à-dire Dieu et le Diable^ — le Diable qui est méchant,
mais qui peut selon eux faire quelquefois du bien,
tandis que Dieu, qui est bon, ne peut faire de mal !
Cependant, si on les presse de questions à ce sujet,
ils déclarent qu'ils n'adorent pas le Diable, qu'ils le
vénèrent seulement et le regardent comme un ange
déchu qui sera réhabilité un jour. Il y a là évidem-
ment un souvenir confus des traditions mazdéennes ;
mais leur explication ne va pas plus loin.
D'après les idées religieuses qu'on attribue aux
Yézidiz, leurs cérémonies semblent empreintes d'un
caractère plus propitiatoire qu'eucharistique. — A ce
point de vue, leur culte serait l'expression du senti-
ment naturel de l'homme qui le conduit à craindre
la punition de ses fautes, plutôt qu'à remercier
Dieu des bienfaits qu'il reçoit.
Ce culte intéressé du mauvais principe ne constitue
pas toutefois le fond de la doctrine de Zoroastre.
Il appartenait surtout aux Mèdes qui voulurent l'impo-
ser à la Perse ; c'était la croyance à laquelle Cyrus
substitua le Mazdéisme, celle que le mage Gauma-
lès, le faux Smerdis, s'efforça de rétablir et que
Darius combatit avec tant d'énergie, en relevant,
dit-il dans ses inscriptions, les autels que Gaumatès
avait renversés et en restituant au Mazdéisme toute
sa pureté.
D'après ce qu'on entrevoit aujourd'hui des idées
religieuses des Yézidiz, ils croient que Satan est le
chef des Anges déchus et qu'il subit à présent la
84 LES YEZIDI
punition de sa rébellion contre le Génie du bien,
mais qu'il reste encore puissant et qu'il pourra un
jour être rétabli dans la position qu'il occupait jadis
au sein de la hiérarchie céleste. Déchus eux-mêmes, de
quel droit les Yézidiz maudiraient-ils l'Ange tombé,
et puisqu'ils attendent leur propre salut, pourquoi
le grand foudroyé de la légende ne reprendrait-il pas
chez eux son rang comme chef des armées céles-
tes * ?
A côté de Satan et immédiatement au-dessous de
lui, en pouvoir et en puissance, on compte sept
Archanges qui exercent une grande influence sur le
monde. Ce sont : Gabriel, Michel, Raphaël, Ariel,
Dédrael, Azraphelet Shemkéel ; le Christ, selon eux,
est aussi un ange qui a pris la forme d'un homme.
Us ne croient pas qu'il est mort sur la croix, mais
ils affirment qu'après sa mort il est monté au Ciel, et
ils attendent sa seconde venue comme celle d'Iman
Merchdi, faisant ainsi une part égale aux tradi-
tions chrétiennes et musulmanes.
Toutes les idées religieuses que nous venons
d'exposer ne reposent sur aucun dogme formulé d'une
manière précise et peuvent dès lors se rattacher aux
doctrines religieuses les plus diverses. On y découvre
surtout un mélange inconscient des préceptes du Maz-
déisme et des doctrines chrétiennes. — D'un autre
côté, la peur des persécutions a fait suivre et accepter
quelques pratiques de l'Islamisme. Après avoir adopté
1. Voir E. Reclus, Nouvelle Géographie. T. IX, p. 342.
CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 85
le baptême, pour se rapprocher peut-être des Chré-
tiens, les fidèles ont admis la circoncision pour éviter
la haine des Mahométans, leurs persécuteurs achar-
nés C'est ainsi que nous voyons des passages du
Coran inscrits sur leurs tombes et sur la porte de leurs
sanctuaires, toutes les fois que ces passages ne parais-
sent pas en désaccord avec leurs opinions, sans doute
pour se faire bien accueillir dans un pays où l'on
parle Arabe.
Les Yézidiz ont également beaucoup de rapports
avec les Sabéens ; ils ont, comme eux, la couleur bleue
en aversion ; ils ne remploient jamais dans leurs vête-
ments et ne s'en servent pas dans la décoration de
leurs maisons. — La propreté de leurs habitations, les
fréquentes ablutions qu'ils pratiquent, Thabitude de
se tourner vers le soleil levant ou vers l'étoile polaire
pour accomplir leurs cérémonies sacrées les rappro-
chent des Sabéens, sans les rendre solidaires de leurs
doctrines.
Ils ont un grand respect pour le feu, mais ils ne lui
rendent pas pour cela un culte particulier. Ils
passent souvent les mains sur la flamme pour les
purifier, particulièrement sur les lampes qu'on allume
autour de la tombe du Prophète ; puis ils embrassent
leurs mains, se frottent les sourcils et quelquefois
toute la figure. Ils ne crachent jamais sur le feu, pour
ne pas en souiller la flamme.
On voit sur la porte d'entrée du sanctuaire de
Sheikh-Adi un énorme serpent sculpté en relief ;
il parait d'une époque fort ancienne, contemporaine
86 Les yèzidi
de la fondation de l'édifice servant d'enceinte sacrée.
Cette sculpture a fait supposer que les Yézidiz
avaient un culte pour le serpent. On raconte, à cet
effet, que lorsque l'arche de Noé voguait sur les eaux,
elle heurta le sommet du mont Sindjar, et le choc
ébranla une des planches de l'arche, ce qui occasionna
une voie d'eau. L'arche s'enfonçait et se trouvait sur le
point d'être submergée, lorsque Noé, comprenant
l'imminence du danger, pria le serpent de lui venir en
aide. Celui-ci obtempéra à son désir ; il prit la place de
la planche brisée et obstrua la voie d'eau. C'est ainsi
que l'arche put continuer de voguer jusqu'à Djezireh,
où elle s'arrêta.
Les Yézidiz ont l'Ancien Testament en grande
vénération et croient à la cosmogonie de la Genèse,
au Déluge et aux autres événements racontés dans la
Bible. Ils ne rejettent ni le Nouveau Testament ni le
Koran ; mais ils ont pour ceux-ci moins de respect.
Ils regardent Mahomet comme un prophète tout
comme Abraham et les Patriarches.
Si un Chrétien demande à un Yézidiz quelle est
sa rehgion, il répond quelquefois qu'il est Jssani,
c'est-à-dire de la rehgion de Jésus, et par conséquent
qu'il est chrétien. — A l'appui de cet aveu, ils rendent
un culte au tremble, parce que, disent-ils, la croix de
Jésus était faite avec le bois de cet arbre. — Si on
leur reproche d'être pillards^ ils disent que Jésus
leur a permis de piller, en souvenir du voleur crucifié
à sa droite. — Enfin ils croient que le Christ
gouvernera le monde, mais après que Sheikh-Medi
CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 87
sera venu lui-môme lui donner une juridiction
spéciale sur ceux qui parient leur langue.
Les Yézidiz croient à l'immortalité de l'âme et à la
métempsycose. — Le monde, selon eux, a eu des créa-
lions antérieures successives ; nous sommes dans la
soixante-dixième. — Chaque création doit durer dix
mille ans, sans qu'ils puissent se rendre bien compte
des conditions dans lesquelles ces révolutions s'ac-
compliront.
Nous rapporterons maintenant quelques renseigne-
ments qui sont fournis par M. Cazandjian et qui ne
manquent pas d'intérêt.
Les Yézidiz espèrent, d'après lui, revenir au monde
sept ans après leur mort sous la forme d'hommes,
de chevaux^ de moutons, de chiens, selon les actes de
leur vie, c'est-à-dire que le juste reviendra en homme
et le plus grand pécheur en chien ; les autres en
divers animaux, selon la gravité de leurs fautes;
mais ils ne renaissent sous la forme humaine qu'après
avoir passé soixante-douze ans dans l'éternité^ où ils
reçoivent le châtiment ou la récompense.
Les Kurdes qui professent la même doctrine préten-
dent se reconnaître les uns les autres après leur mé-
tempsycose ; mais les Yézidiz pensent que la longueur
du stage dans l'éternité ne leur permet pas toujours
de reconnaître leurs contemporains. — Cependant les
Sheikhs, qui vivent en général quatre-vingt ou cent
ans et quelquefois plus, peuvent avoir ce privilège.
D'un autre côté, on dit que tous les membres de la
communauté jouissent de cette faculté. A l'appui d'une
88 LES YÈZIDIZ
pareille doctrine, il fallait apporter des preuves qui
ne pouvaient se produire que par un miracle ; or
ce miracle n'a pas fait défaut. — Voici ce que
j'ai appris moi-même d'un voyageur qui avait
recueilli cette légende dans les environs de Mossoul.
On raconte, m'a-t-il dit, que trois jeunes gens,
trois frères, partis du Sindjar, vinrent à Sheikh-Adi
pour accomplir leur pèlerinage. Un petit enfant
de sept ans les voyant passer dit aux trois jeunes
gens : « Je vous connais bien, vous êtes mes fils. »
— Soit, répondirent-ils ; mais tu vas nous le
prouver. — Le Sheikh intervint et mit l'enfant en
demeure de faire sa preuve. — Celui-ci accepta, et
dit à son tour : « La maison que j'occupais dans mon
existence antérieure est située à tel endroit dans le
Sindjar ; elle y est encore. » Il en fit la description ;
puis il ajouta : « J'avais alors un fils prodigue^ votre
père ; de peur qu'il ne dissipât ma fortune, je l'ai
enfouie dans un endroit que je puis retrouver, et elle
y est encore. » — Alors le Sheikh ordonna à l'enfant de
conduire les trois frères dans le Sindjar. Celui-ci, arrivé
au lieu indiqué, prit une pioche, alla sans hésiter à la
cachette et déterra le trésor qu'il remit à ses trois
petits-fils.
Cette anecdote ajoute peu sans doute aux légendes
que nous avons recueillies sur les idées religieuses
attribuées aux Yézidiz ; mais nous avons cru devoir
ne rien écarter de ce qui est parvenu à notre connais-
sance. Il en résulte que la religion des Yézidiz présente
un singulier mélange de mazdéisme, de sabéismç, de
CONSTITUTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 89
christianisme et de mahométisme avec une teinture
des doctrines des Gnostiques et des Manichéens ; mais
il nous paraît impossible de reconnaître au milieu de
tout cela ridée fondamentale de leur religion, en
l'absence d'un document précis sur lequel on pourrait
sappuyer.
Les Yézidiz ont cependant un Livre que nous ferons
connaître, avant de nous prononcer définitivement
sur les croyances de cette secte.
XI
Sheikh-Adi
Lorsque Badger visita le sanctuaire de Sheikh-Adi,
en 184i, aucun Européen n'avait encore été admis dans
l'enceinte sacrée. Il fut accueilli par un nazir et deux
desservants du temple qui lui permirent sans difficulté
d'étendre ses tapis dans la cour extérieure ; il en profita
pour lier conversation avec eux, afin de se renseigner
sur le caractère religieux de la secte et de décou-
vrir autant que possible le fond des croyances Badger
rapporte en substance le résultat de sa conver-
sation, à laquelle il donne la forme d'un véritable
interrogatoire que nous consignons ici ^
. D. Où est Sheikh-Adi ?
R. Où est Jésus ? ou est Mahomet ? où est Ali ?
D. Jésus est partout; mais qu'ont-t-ils de commun
avec Sheikh-Adi ?
1. Voir Badger, Neslorians and their Riluals, I. p. 108.
SHEIKH-ADI 91
R. Si Jésus est partout, Sheikh-Adi est aussi partout.
D. D'où vient Sheikh-Adi? — Quel était son père?
R. Sheikh-Adi n'a pas de père.
Comme Badger manifestait quelque surprise de cette
réponse^, le Nazir ajouta: Pourquoi vous étonner? —
Jésus a-t-il eu un père? — Badger lui répondit qu'il
n'en avait pas eu, en effet ; et l'entretien continua.
D. Quelle était sa mère ?
R. Il n'a pas de mère I
D. Alors vous le croyez plus grand que Jésus dont
la mère est la Sainte Vierge Marie ?
R. Certainement : Sheikh-Adi est plus grand que
Jésus. — Il n'a pas de parents et vient de la
Lumière.
D. Quand est mort Sheikh-Adi ?
R. Il n'est pas mort et ne peut mourir.
D. Qu'advient-il de vous après la mort?
R. Je n'en sais rien.
D. Croyez-vous au Ciel et à l'Enfer ?
R. Oui.
D. Quel est l'auteur du Bien ?
R. (Le plus âgé des desservants.) Khoodé (mot
Kurde qui signifie Dieu) ou Sheikh-Adi.
D. Quel est l'auteur du Mal ?
R. Melek-Taous.
D. Le mal doit-il finir ?
R. Est-ce que le mal finira tant que le monde
continuera d'exister ?
D. Le monde n'aura-t-il pas une fin ?
R. Oui.
92 LES YÉZIDIZ
D. Combien de temps doit durer le règne du
Bien?
R. Le règne du Bien doit durer soixante-dix ans.
D. Que deviendra alors Melek-Taous?
R. Dieu lui donnera une autre place.
D. Est-il vrai que l'adultère soit permis entre vous ?
R. (Le plus jeune des desservants). Oui ; les hom-
mes et les femmes peuvent faire ce qu'ils veulent^
quand ils sont dans l'enceinte de Sheikh-Adi.
D. Sheikh-Adi a-t-il commis l'adultère ?
R. Dieu me pardonne ! Jésus a-t-il commis pareille
chose ?
D. Non ; il ne l'a jamais permis aux siens ; mais,
d'après vous, ce serait permis avec l'autorisation de
Sheikh-Adi ?
Ici, le plus âgé des desservants intervint pour con-
tredire son compagnon; et désignant alors une pierre
du monument, il s'adressa à Badger : « Quand les
Yézidiz passent cette limite, dit-il, ils sont tenus d'ou-
blier ces choses ».
D. Etes-vous marié ?
R. Non.
D. A qui est le fils qui vous suit?
R. A mon frère.
D. Vous permet-on de vous marier?
R. Oui ; le Nazir seul n'est pas autorisé à avoir de
femme.
D. Pourquoi allumez-vous des lampes devant les
tombes ?
R. En signe de respect.
SHEIKH-ADI 93
D. Quand recevez-vous un nom ?
R. Dès que nous sommes nés.
D Où êtes-vous circoncis ?
R. Au village où nous naissons.
D. Quand êtes-vous plongés dans l'eau ?
R. Quand nous venons pour la première fois à
Sheikh-Adi et toutes les fois que nous nous y rendons
ensuite.
D. Quelles prières faites-vous à la fête des Pèle-
rins ?
R. Nous ne prions pas ; les Cawals prient, mais nous
ne savons pas ce qu'ils disent.
D. Ne faites-vous pas vos prières devant le soleil ?
R. Oui ; au lever et au coucher du soleil.
Ici s'arrête le procès-verbal de Badger. — Les
demandes ne seraient peut-être pas désavouées par
un juge d'instruction ; mais les réponses qu'il a pu
consigner à loisir ont dû bien peu le satisfaire ! Elles
ne lui ont rien appris que ce que toute conversation
analogue avec un Sheikh lui eut procuré ; elles ont
cependant un mérite relatif, puisqu'elles nous don-
nent les premières notions recueillies sur cette
secte de la bouche même d'un des adhérents.
Je ne sais pas si c'est d'après cet interrogatoire
que Badger a pu déclarer que les Yézidiz n'étaient ni
communicatifs ni francs, quand on leur parlait de
leur religion; mais je doute qu'il eût obtenu des
réponses plus satisfaisantes s'il eut interrogé de la
même manière quelque gardien des églises nesto-
94 LES YÉZIDIZ
rienneSj et qu'il eut voulu lui faire expliquer le point
fondamental de son hérésie ? d'un autre côté, est-il
sûr qu'il se soit toujours bien fait comprendre et
qu'il ait bien compris les réponses qu'on lui
faisait ?
XII
Mélek-Taous
Nous avons déjà eu roccasion de prononcer plu-
sieurs fois le nom de Mdek-Taous^ et, d'après les
réponses des nazirs aux questions de Badger, on serait
tenté de croire que ce mot cache le nom de la divi-
nité principale du culte des Yézidiz. — Il y a là une
erreur qui est parfaitement élucidée ; on peut se faire
aujourd'hui une juste idée de ce nom et de l'objet
auquel on l'applique.
Il ne faut pas être surpris qu'une secte ignorante,
qui a tout à craindre de la curiosité intéressée de
ceux qui l'observent et qui ne voit autour d'elle que
des ennemis avides de prétextes pour la persécuter,
se tienne sur une grande réserve, quand on l'interroge
sur son culte et les symboles qui lui sont chers ;
surtout si ce symbole, comme celui dont nous nous
occupons maintenant, touche à la fois à ses intérêts
temporels et spirituels.
96 LES YÉZIDIZ
Mélek-Taous, « le Roi Paon », n'est pas le nom
d'une divinité ; ce n'est pas non plus la représenta-
tion du Génie du Bien ou du Génie du Mal. C'est un
Sinjak « une bannière », qui emporte avec elle un
caractère sacré et qui donne à ceux qui en sont munis
un pouvoir spécial pour accomplir les actes de leurs
fonctions, lorsqu'ils vont recueillir des oflrandes pour
les besoins de la communauté. Voilà pourquoi il est
prudent de ne pas le montrer à tout le monde et
qu'on le conserve au fond des sanctuaires, pour ne l'en
faire sortir que dans des circonstances déterminées.
M. Badger paraît être le premier Européen admis
à le voir ^ Il se trouvait dans les villages de Baa-
Shiekhah et de Baazani. C'était en avril 1850 ; on
célébrait alors la fête des Sheikhs.
Les Yézidiz ont un culte particulier pour d'anciens
Sheikhs auxquels ils ont élevé des tombes. Cependant
ils ne savent pas préciser l'époque à laquelle ils ont
vécu. Les noms sous lesquels ils sont connus parti-
culièrement sont ceux de Sheikh- Abou-Bekr, de
Sheikh- Mohammed, ou autres noms d'origine mu-
sulmane, bien que les Yézidiz affirment que ces
Sheikhs sont antérieurs à Mahomet. Il est du reste
impossible d'obtenir un renseignement précis sur leur
existence; dans tous les cas, les Yézidiz vénèrent les
lieux où les Shaks sont élevés, comme si c'étaient les
tombes véritables de leurs saints ; une lampe y est
allumée toute la nuit et les Cawals s'assemblent
1. Voir Badger, Neslorians and their RUuals, \. p. 119.
MÉLEK-TAOUS 97
au coucher du soleil, le lundi et le mardi de chaque
semaine, pour brûler de l'encens sur la tombe.
En se dirigeant vers le lieu de la cérémonie, les
voyageurs mentionnent un petit monument qui avait
été récemment élevé par les Yézidiz et dont l'érection
avait été provoquée, parait-il, par le Mauvais Génie.
Il était apparu dans un songe et avait déclaré que,
si on lui élevait un autel, toutes les personnes atteintes
d'un3 maladie de la peau seraient guéries, en se frot-
tant avec de la poussière prise au pied du monument.
Après avoir jeté un coup d'oeil sur cet autel, les
voyageurs continuèrent leur route vers le reliquaire
de Sheikh-Mohammed. Ils s'arrêtèrent auprès de la
fontaine où les femmes étaient occupées à faire leurs
ablutions, puis ils se dirigèrent vers la tombe de Sheikh-
Mohammed située dans un bosquet d'oHviers. C'est là
que les fêtes devaient avoir lieu. Une partie de la
cour était transformée en cuisine, et les Yézidiz étaient
occupés à tuer une dizaine de moutons destinés à
être mangés dans l'après-midi par les membres de la
communauté. Il y avait aussi une ample provision de
nourriture fournie par les habitants du village, sui-
vant leurs moyens, et destinée à être distribuée aux
pauvres. Les voyageurs pénétrèrent ensuite dans le
réduit par une petite entrée, et y trouvèrent une sorte
de reliquaire incrusté de nacre dans lequel on leur
dit que devaient être enfermés les restes du saint
Sheikh. L'enclos autour de la chapelle contenait
encore plusieurs tombes et un certain nombre de petits
appartements. Dans le village, les maisons étaient
98 LES YÉZIDIZ
décorées avec des fleurs rouges danémones sau-
vages ; cette pratique avait pour objet de se rendre
favorable le Mauvais Principe et d'écarter les mal-
heurs pendant toute Tannée.
Cependant Melek-Taous était attendu, et M. Badger
désirait profiter de cette circonstance pour tâcher de
le voir et de recueillir des renseignements à son
sujet. Il arrivait précisément, et les voyageurs se
dirigèrent alors avec les Yézidiz au-devant des mes-
sagers qui apportaient le symbole mystérieux. En at-
teignant la limite extérieure du village, ils entendi-
rent le son de la musique et virent une procession qui
s'avançait lentement: c'était le Sinjak qui arrivait ain-
si au bruit assourdissant des flûtes et des tambourins.
Deux Pirs précédaient le porteur de Mélek-Taous ;
ils avaient des encensoirs entre les mains et les
agitaient de côté et d'autre, en remplissant Tair de
l'odeur de l'encens. Les spectateurs se prosternaient
sur leur passage, en prononçant quelques prières
indistinctes ; puis ils passaient les mains dans la
fumée des parfums et se frottaient les bras et la
figure. C'est ainsi que le Sinjak fut porté à la
maison de l'ancien Kiahya ou chef du village. Il y
resta deux jours, pendant lesquels la fête de Sheikh-
Mohammed fut suspendue.
M. Badger ayant demandé à voir le mystérieux
objet, on lui accorda cette permission ; il pût même
l'examiner tout à son aise, suflisamment pour pouvoir
en faire un dossin de souvenir.
\. Voir Badger, Nestorians and tlieir HUuaLs^ p. 124.

MÉLEK-TAOUS 101
Sir H. Layard eut également l'occasion de voir
Mélek-Taous dans des circonstances analogues. Il se
trouvait à Redwan, précisément au moment où s'é-
taient réunis pour la perception des offrandes les
prêtres yézidiz^ porteurs du sacré symbole. Layard
était accompagné du Cawal Yusuf, et les services
qu'il avait rendus aux Yézidiz firent accueillir sa
demande avec empressement, dès qu'il manifesta le
désir de le voir. Il fut conduit un matin de bonne
heure dans une chambre obscure de la maison
du Nazir, le gardien auquel on avait confié le précieux
dépôt. Lorsque ses yeux se furent accoutumés pen-
dant quelque temps à l'obscurité, il finit par distin-
guer un objet sous lequel on avait étendu une cou-
verture rouge. A leur entrée, les Cawals s'en appro-
chèrent avec de grandes marques de respect, en
embrassant le bord du tapis sur lequel il était placé *.
C'était un chandelier en cuivre jaune brillant sembla-
ble à tous les chandeliers communément employés à
Mossoul; il était surmonté de l'image informe d'un
oiseau de même métal ressemblant plutôt aux idoles
de l'Inde ou du Mexique qu'à un coq ou à un dindon.
Sa facture particulière indiquait quelque antiquité;
mais il ne présentait aucune trace d'inscription. —
Devant ce symbole, il y avait une coupe en bronze
pour recevoir les offrandes des fidèles et une boîte
destinée à le renfermer ainsi que le chandelier^ quand
on les transportait d'un lieu dans un autre.
Les Yézidiz ont plusieurs exemplaires de Mélek-
1. Voir Layard, Nineveh and Babylon, p. 48 et suivv.
6.
102 LES YÉZIDTZ
Taous qui sont conservés à Sheikh-Adi, et tous
les ans les Sheikhs les remettent aux Cawals pour
aller recueillir les offrandes. — Ces insignes sont
alors l'objet d'une véritable adjudication ; on les met
aux enchères I Leur caractère sacré se révèle par
l'importance des enchères dont la première adjudica-
tion est l'objet, parce que celui qui l'obtient jouit de
toutes les faveurs attachées à la possession du sym-
bole ; de là^ une concurrence qui n'est pas toujours
exempte de troubles.
Lorsque tous les districts sont pourvus, chaque Ca-
wal part avec un Mélek-Taous pour les cantons qui
lui sont désignés. Le même privilège de sainteté est
attaché à celui qui offre la plus grande redevance et
qui obtient ainsi le privilège d'abriter le symbole
sacré. — De là encore des concurrences, des con-
flits souvent accompagnés de rixes et dans lesquels
le sang coule quelquefois.
Les Yézidiz affirment que, malgré les guerres, les
massacres dont ils ont été victimes et les attaques
que leurs prêtres ont eu à subir pendant leurs
voyages, aucun Mélek-Taous n'est tombé entre les
mains des Musulmans. Cav^^al Yusuf, le fidèle compa-
gnon de Layard, lui raconta qu'un jour_, porteur du
Sinjak, en traversant le désert pour aller accomplir sa
mission dans le Sindjar, il aperçut un corps de
Bédouins qui s'avançait vers lui. Il s'empressa d'en-
terrer Mélek-Taous, et ayant été volé et dépouillé par
les Arabes, il pût cependant le retrouver et l'amener
sain et sauf à destination
MÉLEK-TAOUS 103
Comme on le voit, Mélek-Taous n'est ni un Dieu,
ni même son symbole. C'est un insigne auquel les
Yézidiz obéissent au même titre que nous obéissons
à un ordre de justice scellé du sceau national. Ils le
conservent et le vénèrent en outre comme une
marque de ralliement ; enfin ils le considèrent comme
une bannière pour laquelle ils combattent et meurent
au besoin. — Dès lors^ cet insigne sacré réclame le
respect de tous ceux qui comprennent l'autorité du
Droit, l'honneur du Drapeau et la vénération due aux
Martyrs qui le défendent.
XIII
Le Livre
Nous avons déjà signalé à plusieurs reprises la
profonde ignorance dans laquelle les Yézidiz sont
plongés, suivant les missionnaires de toutes les com-
munions. C'est à peine, disent-ils, si quelques-uns de
leurs prêtres peuvent comprendre les prières qu'ils
récitent et recourir aux Livres saints qui contiennent
les formules dont ils doivent se servir et les règles
applicables aux cérémonies du culte ! — Soyons
indulgents ; car ces reproches pourraient peut-être
recevoir de tristes applications^ si ceux-là qui les
leur adressent faisaient un retour sur eux-mêmes...
La langue communément en usage parmi les Yézi-
diz est le dialecte kurde, et très peu parmi eux,
il est vrai, excepté les Sheikhs et les Cawals^ ont
quelque connaissance de l'arabe. Leurs chants et
leurs prières sont cependant en arabe, et le commun
des fidèles les récite sans les comprendre. Cette
LE LIVRE 105
ignorance osl. le partage de bien des sectes, et Ton ne
saurait en faire un reproche aux Yézidiz, lorsque leur
ignorance provient plutôt du manque de moyens de
s'instruire que d'une mauvaise volonté intentionnelle-
ment calculée. Quoiqu'il en soit, les Yézidiz ont des
hymnes et des prières, et enfin ils peuvent montrer
un Livre qui renferme, selon eux, le code de leur
doctrine.
L'existence de ce Livre est et a été fort contestée ;
lorsqu'on le produit, le plus grand reproche qu'on
fait aux Yézidiz à son égard, c'est qu'il paraît d'une
rédaction récente et qu'il n'aurait été fabriqué que pour
faire illusion aux Musulmans qui affectent de distinguer
dans leurs guerres contre les infidèles ceux qui ont
un Livre, c'est-à-dire une tradition écrite, et ceux qui
n'en ont pas. Distinction bien illusoire, qui n'a guère
protégé les Juifs ou les Chrétiens 1
Quoiqu'il en soit, les Yézidiz se prétendent en
possession d'un Livre et n'en font point mystère.
Badger et Layard l'ont vu et nous en donnent la
description et même la traduction. Ce Livre est écrit
en arabe et se compose de quelques feuillets qui ne
présentent aucun caractère d'antiquité ; il contient une
sorte de rapsodie poétique sur le mérite et les attri-
buts d'un saint, Sheikh-Adi_, qui paraît alors identifié
avec la divinité.
Nous avons sous les yeux les deux traductions de ce
poème ; — l'une a été publiée par M. Badger, d'après
celle de Ch. Rassam ; — l'autre se trouve dans l'ou-
vrage de Layard, d'après la traduction faite par M.
106 LES YÉZIDIZ
Hormuzd Rassam. Ces deux traductions sont identi-
ques au fond et ne diffèrent que par quelques varian-
tes. Nous avons adopté la version de Layard, parce
qu'elle est postérieure à celle de Badger, et que
les rares passages où elle s'écarte de la précédente
sont intentionnellement corrigés, ce qui donne ainsi
un sens plus exact de l'original K
Le Poème de Sheikh-Adi
Que la Paix soit avec lui !
i. — Ma science embrasse la vérité des choses,
Et ma vérité est mêlée en moi.
Et la vérité de mon origine est publiée par elle-
même ;
Et quand elle a été connue, elle était déjà en
moi.
5. — Tous ceux qui peuplent l'univers me sont
soumis ;
Et toutes les régions habitées et désertes.
Et toutes choses créées me sont soumises.
Et je suis la puissance souveraine précédant
tout ce qui existe.
1. Voir Bdàger^' Nestorians and their Rituals, I, p. H3. — La-
yard, Nmeveh and Babylon, I, p. 89.
LE LIVRE: 107
Et jfi suis celui qui a prononcé une parole de
vérité.
10. — Et je suis le Juge juste et le dominateur de la
terre (Bat'ha).
Et je suis celui que les hommes adorent dans
ma gloire,
Et qui viennent vers moi pour embrasser mes
pieds.
Et je suis celui qui a déployé sur les cieux leur
grandeur,
Et je suis celui qui a crié au commencement
(ou dans le désert, Al bidaee).
15. — Et je suis le Sheikh, le seul et Tunique.
Et je suis celui qui de moi-même révèle toutes
choses.
Et je suis celui à qui est parvenu le livre des
Bonnes Nouvelles,
De la part de mon Seigueur qui embrase (ou
divise) les montagnes.
Et je suis celui vers qui viennent toutes les
créatures humaines
20. — Embrasser mes pieds par soumission.
J'engendre le fruit du premier suc de la jeu-
nesse précoce,
108 LES YÉZIDIZ
Par ma présence, et je fais venir vers moi mes
disciples.
Et devant sa lumière les ténèbres du matin se
sont dissipées.
Je guide celui qui demande un guide,
25. — Et je suis celui qui a fait habiter Adam dans
le Paradis^
Et Nemrod dans une fournaise ardente
(l'Enfer).
Et je suis celui qui a guidé Ahmed le Juste
Et l'a conduit dans mon sentier et ma voie.
Et je suis celui vers lequel toutes les créatures
'M). — Viennent chercher mes bons exemples et mes
dons.
Et je suis celui qui a visité toutes les hauteurs,
(ou qui possède toute majesté).
Et la bonté et la charité procèdent de ma
miséricorde.
Et je suis celui qui a fait que tous les cœurs
craignent
Mes desseins, et ils ont augmenté le pouvoir
et la grandeur de ma majesté.
3-). — Et je suis celui vers lequel est venu le lion
destructeur
LE LIVRE 109
Plein de rage, et j'ai poussé des cris contre lui,
et il a été changé en pierre.
Et je suis celui vers lequel le serpent est
venu,
Et par ma volonté, je l'ai réduit en poussière.
Et je suis celui qui a frappé le rocher et Ta fait
trembler,
40. — Et a fait surgir de son flanc la plus douce des
ondes.
Et je suis celui qui a envoyé ici-bas la vérité
vraie.
Le livre qui console l'opprimé est venu de moi.
Et je suis celui qui a jugé justement ;
Et quand j'ai jugé, c'était mon droit.
45. — Et je suis celui qui a donné aux sources une
eau
Plus douce et plus agréable que toutes les
eaux.
Et je suis celui qui l'a fait jaillir par ma
miséricorde ;
Et par ma puissance, je l'ai appelée la pure (ou
la blanche).
Et je suis celui à qui le Seigneur du Ciel à
dit:
LES YÉZIDIZ
50. — Tu es le Juste Juge et le maître de la terre
(Bat'hai).
Et je suis celui qui a révélé quelques-uns de
mes prodiges.
Et quelques-unes de mes vertus sont manifes-
tées dans ce qui existe.
Et je suis celui qui a fait que les montagnes
se sont inclinées
Et déplacées à ma volonté.
55. —- Et je suis celui devant la majesté terrible
duquel les bêtes sauvages ont crié ;
Elles se sont tournées vers moi pour m'adorer
et ont embrassé mes pieds.
Et je suis Adi Es-shami (ou de Damas), le fils
de Moosafir *.
C^est en vérité le Miséricordieux qui m'a donné
mes noms,
Le trône céleste, le siège et les Sept (cieux), et
la terre.
60. — Dans le secret de ma science, il n'y a de Dieu
que moi.
1. D'après une tradition répandue chez les Yézidiz, Sheikh
Moosafir était un vénérable personnage, dont la mère était
native de Busrah.
LE LIVRE 111
Toutes choses sont subordonnées à mon
pouvoir.
Et à cause de cela, vous ne renierez pas ma
direction.
hommes I ne me reniez pas, mais soumettez-
vous ;
Au jour du Jugement, vous serez heureux de
me retrouver.
65. — Celui qui meurt dans mon amour, je le placerai
au milieu du Paradis, suivant ma volonté et
mon bon plaisir ;
Mais celui qui mourra, oublieux de moi,
Sera jeté dans les tourments, la misère et
l'affliction.
Je dis que je suis l'Unique et le Sublime.
70. —Je crée et enrichis ceux que je veux.
Louange à moi, car toutes choses existent par
ma volonté ;
Et l'univers est éclairé par quelques-uns de
mes dons.
Je suis le roi qui s'exalte lui-même ;
Et toutes les richesses de la création sont à
mes ordres.
112 LES YÉZIDIZ
75. — Je vous ai fait connaître^ ô Peuple, quelques-
unes de mes voies.
Qui me désire doit abandonner le monde.
Et je puis dire aussi la vérité :
Et le Jardin là-haut est réservé à ceux qui
accomplissent mon bon plaisir.
J'ai cherché la vérité, et je suis devenu la vérité
établie ;
80. — Et par une vérité semblable, ils posséderont la
plus haute place à côté de moi.
Tel est le Livre dont les Yézidiz invoquent la pos-
session^ pour répondre aux exigences des Musulmans,
qui d'ailleurs n'en tiennent aucun compte. Avant le
grand massacre de la secte par Beder Khan Bey, les
Yézidiz avaient^ disent-ils, un Livre plus complet ; mais
des fragments en ont été perdus pendant le désastre
général ou ont été détruits par les Kurdes. Les Cawals
prétendent même que, au moment où Layard et
Badger les ont visités^, le grand ouvrage existait
encore, et qu'il devait y en avoir un exemplaire à Baa-
shiekhah ou à Baazani ? Cette opinion n'est pas dénuée
de fondement, car on voit que le Poème de Sheikh-
Adi fait allusion au Livre des Bonnes Nouvelles et au
Livre qui relève les opprimés ; or ces livres ne se retrou-
vent plus aujourd'hui. Nous n'avons pas à en discuter
ici l'existence. Nous nous demanderons seulement
LE LIVRE 113
quelle peut être, par rapport au dogme des Yézidiz, la
valeur religieuse du poème de Sheikh-Adi ? — Nous
n'hésitons pas à déclarer que, pour eux^ elle est tout
aussi considérable que pour les étrangers. C'est dans
ce livre seul qu'il faut rechercher les principes fonda-
mentaux de leur culte. — Ainsi tombent, selon
nous^ toutes les légendes dont les Yézidiz ont été
l'objet ; nous n'avons besoin que de nous en tenir au
document qu'ils présentent comme le symbole de
leurs croyances.
Nous répondrons maintenant en quelques mots
aux doutes qu'on peut élever sur son authenticité^
pour lui enlever la haute autorité d'un Livre sacré
vis-à-vis des autres sectes. — L'époque de sa
rédaction est incertaine ? — C'est vrai. — On ne
saurait la faire remonter à l'origine de la secte?
— C'est vrai. — L'auteur est inconnu ? — C'est vrai.
— Le poème est écrit dans une langue que les fidèles
ne comprennent pas ? — C'est encore vrai. — Mais
que faut-il conclure, malgré ces objections? — C'est
que les Yézidiz tiennent leur Livre pour sacré et qu'ils
professent à son égard la vénération de tous les
fidèles pour leurs Livres saints ; or cela suffît. Quelle
que soit son origine^ s'il est accepté et imposé par le
Chef des Prières (le Peesh Namaz), il devient par cela
même le Code de la secte. — « L'histoire, dit Michelet,
dépose incessamment son œuvre dans une Bible
commune ; chaque peuple y écrit son verset ! » Paix
soit aux humbles qui se contentent d'une ébauche 1
J'ai fait connaître ce document tel qu'il se pré-
114 LES YÉZIDIZ
sente, tel que les Yézidiz l'ont reçu du Sheikh
inconnu qui leur a apporté les Bonnes Nouvelles;
il a donc pour eux tous les caractères des autres
Bibles. Aussi, quand ils l'invoquent auprès des
Musulmans, il est facile de voir que les raisons
qu'on leur oppose ne sont que des prétextes spé-
cieux ; car les Yézidiz ont toujours été confondus
dans les mêmes persécutions avec les Nestoriens
et les Juifs, dont les Livres anciens et reconnus n'ont
jamais arrêté le fanatisme de leurs ennemis.
XIV
Quelques Pratiques particulières
Si nous n'avons pu préciser jusqu'ici le dogme
(les Yézidiz, malgré le Livre dont nous venons
de prendre connaissance, il est aussi difficile de le
déterminer d'après les cérémonies du culte.
L'ignorance des prêtres et des fidèles couvrant
seule les secrets qu'on leur prête, on devra com-
prendre que c'est en vain que nous nous efforcerions
de les pénétrer.
Les Yézidiz n'ont ni temples ni mosquées; ce sont
les maisons des Sheikhs qui leur servent de
sanctuaires. Les hommages qu'ils rendent à Yézid
ou Sheikh-Adi, que nous pouvons regarder comme
les représentants de la divinité^ sont de deux
sortes : les uns directs, — les autres indirects ; —
les premiers consistent dans la récitation des prières
ou l'observance de certains rites ; — les seconds, dans
l'abstention de tout ce que leur loi défend. — Les
116 les'yézidiz
prières sont exclusivement empruntées à desj frag-
ments du poème de Sheikh-Adi et récitées tradi-
tionnellement dans les principales fêtes par les
Cawals, les musiciens, les hiérophantes de la secte,
au son des flûtes et des tambourins, sur un rythme
qui rappelle vaguement la psalmodie de quelques
prières chrétiennes.
Les fêtes des Yézidiz sont assez nombreuses. Nous
avons déjà mentionné celle des Sheikhs, qui a lieu
deux fois par an dans les principaux villages. Il
y a en outre quarante jours fériés au printemps.
Il est vrai qu'ils sont observés par bien peu de
personnes ; les Sheikhs seuls s'y conforment rigou-
reusement. Pendant cette période, ils doivent, comme
les Chaldéens, s'abstenir de toute nourriture animale ;
pendant un autre mois de Tannée, ils mangent
seulement une fois en vingt-quatre heures, immédia-
tement après le coucher du soleil.
Quand un Yézidiz se lève le matin, il se tourne vers
rOrient, et, les mains élevées, il incline trois fois la
tète devant l'astre qui apparaît à l'horizon ; puis il
baise ses ongles, porte les mains sur sa tête, et ses
devoirs religieux sont accomplis pour toute la journée.
Au commencement de l'automne, lorsque l'étoile
que nous nommons Vénus brille le matin, le
Yézidiz fait une attention scrupuleuse à sa première
apparition, car alors aucun être vivant ne doit se tenir
dehors sous peine d'être frappé d'une maladie incu-
rable. — Chaque famille, suivant ses moyens, sacrifie
un mouton blanc en l'honneur de cette étoile, qui
QUELQUES PRATIQUES PARTICULIÈRES 117
annonce l'apparition de l'hiver ; c'est le moment où
les Yézidiz quittent les montagnes et viennent se
renfermer dans leurs maisons.
M. Cazandjian donne quelques détails particuliers
sur des pratiques religieuses que nous n'avons
trouvées nulle part ailleurs que dans son livre ^,
cité par M. Minasse Tchéraz ; nous croyons devoir
les consigner ici.
« Les Yézidiz n'ont accepté ni l'Evangile ni le Koran.
Toute cette race^ dit-il, évite le luxe et vit sans souci
du lendemain ; elle construit son habitation avec des
roseaux et ne fait rien de durable. — Elle feint
de jeûner et de prier avec les Musulmans, de faire
maigre et de célébrer les fêtes chrétiennes avec les
Chrétiens, pour se concilier les uns et les autres. Les
mœurs de ces Saducéens, (c'est ainsi qu'il les appelle),
sont dissolues, surtout celles de leurs rusés Sheikhs,
qui fument Tesrard, disent la bonne aventure et
exploitent le peuple ».
M. Cazandjian indique également certaines divi-
sions qui ne nous paraissent basées que sur des
pratiques religieuses particulières ; toutefois nous
les relèverons également.
Les Yézidiz sont divisés, d'après lui, en quatre
tribus qui s'appellent : Chemsi_, Kirazi, Edjili et
Alévi.
Les Chemsi se lèvent dès l'aube, se lavent, s'ha-
billent et attendent le lever du soleil. Lorsque ses
1. Voir Minasse Tchéraz, Les Yézidiz, etc., dans le Muséon,
T. IX, no 2, p. 194. 7.
LES YÉZIDIZ 118
rayons paraissent, ils se jettent à terre, embrassent le
sol, pleurent, sanglotent, prient et rentrent chez eux.
— Si un rayon tombe sur ces sectaires, ils en ressen-
tent une joie extrême et se mettent tous à prier; s'ils
sont surpris en voyage par le clair de lune^ ils allu-
ment une lanterne pour ne pas paraître adorer cet
astre. — Ils s'abstiennent de faire leurs besoins
naturels dans la lumière du soleil ; ils s'attristent fort
quand il est couvert et se réjouissent quand il pleut.
— Ils vénèrent l'arc-en-ciel et honorent les sept
couleurs du soleil ; enfin ils prennent le deuil à
chaque éclipse prédite par leurs rusés Sheikhs (sic).
Les Kirazij au contraire, adorent la lune de la
même manière ; mais l'obscurité de la nuit donne à
leurs cérémonies plus de solennité.
Les Edjili, qui représentent plus particulièrement
les Yézidiz, adorent le Bœuf (d'après M. Cazandjian)
et le regardent comme un intermédiaire entre Dieu et
rhomme. L'auteur entre encore dans des détails que
nous croyons inutiles de rapporter, car M. Minasse
Tchéraz prévient dans une note que M. Cazandjian a
été induit en erreur à ce sujet par l'analogie appa-
rente du mot Vezid, avec le mot arménien Yez qui
signifie « Bœuf », comme Azi dans la langue de
l'Avesta K
Les Alévi ont du respect pour le soleil et même pour
la lune et le bœuf (?); mais ils les considèrent comme
les créatures d'Ali. Ils croient que le Dieu apparaît
1. Voir Minasse Tchéraz, déjà cité, p. 105.
QUELQUES PRATIQUES PARTICULIÈRES 119
à leurs chefs trois fois par semaine, le vendredi sous
la forme de Mahomet, le samedi sous celle de Moïse
et le dimanche sous celle de Jésus. Ali leur donne
alors des instructions, afin qu'ils les transmettent au
peuple.
Le 24 janvier (12/24) est le grand jour pour les
quatre tribus, bien qu'elles n'en sachent pas Torigine.
Quelques-uns croient que c'est la date du jour de la
création du monde ; d'autres, que c'est l'anniversaire
de la naissance du premier homme.
r c.
XV
Vallée de Sheikh-Adi
Le village de Sheikh-Adi, où se trouvent le sanc-
tuaire et la tombe du Saint, objets du culte spécial
des Yézidiz, est situé à 20 milles à TEst de Rabban-
Hormuzd, dans le même groupe de montagnes, mais
un peu plus au Nord. Pour y arriver, on suit un
ravin profond traversé par un ruisseau limpide
bordé de chênes, de peupliers et d'oliviers formant
une avenue ombragée qui conduit au temple, dont les
toits en forme de cônes d'une blancheur éclatante
s'élèvent à une certaine distance au milieu du vert
feuillage et donnent un air de gaîté au paysage
solitaire qui s'étend tout autour. — En suivant le
cours du ruisseau, après avoir passé sous une arche
formée par des rochers, on rencontre deux larges
bassins alimentés par deux sources venues des hau-
teurs voisines et sur lesquelles on a élevé deux légères
constructions. En tournant à droite, on entre dans la
cour extérieure du temple ombragée par des mûriers

VALLÉE DE SHEIKH-ADl 123
aux branches étendues qui projettent leur ombre sur
huit enfoncements pratiqués de cliaque côté du mur
pour servir de boutiques pendant la saison des pèle-
rinages. Sur la colline environnante, se dressent de
nombreuses constructions de forme pittoresque
destinées à recevoir les pèlerins.
En arrivant dans cet endroit, M. Badger, à qui
nous allons emprunter la description suivante, fut
salué par le Nazir^ c'est-à-dire le gardien du sanc-
tuaire accompagné de deux serviteurs et de plusieurs
femmes attachées au temple, qui le reconnurent sur le
champ pour l'avoir vu six mois auparavant *.
« Ces femmes portaient un large turban uni de coton
blanc et une longue robe de laine de même couleur.
Les serviteurs avaient un costume qui consistait en
une blouse de laine noire serrée tout autour de la
taille par une ceinture de cuir; ils étaient coiffés d'un
turban noir. Le costume du Nazir était de même étoffe,
mais son turban était blanc ; à sa ceinture formée
d'une suite d'anneaux de cuivre attachés l'un à
l'autre par un crochet de même métal, pendait une
petite hache. Cette chaîne et le turban paraissaient
être les insignes de sa charge ».
On entre dans la cour intérieure du sanctuaire par
un passage couvert conduisant à deux cabanes, où
les visiteurs sont priés d'ôter leurs chaussures. Le
mur de l'édifice forme la limite Ouest de la cour
du temple ; il est décoré d'une quantité de figures
1. Voir Badger, Nestorians and iheir Rituals^ I, p. 105.
124 LES YÉZIDIZ
symboliques grossièrement sculptées, parmi lesquel-
les on distingue un serpent, un lion, une hachette,
un homme et un peigne.
Le serpent est particulièrement remarquable par
sa taille : il est sculpté sur un des piliers de la porte
et fait partie de la construction primitive, tandis que
les autres figures paraissent d'une exécution plus
récente. Bien que ces figures aient l'apparence de
symboles, les gardiens du temple ne peuvent donner
aucune explication à leur sujet ; les plus savants
s'accordent à reconnaître qu'elles ont été sculptées
par les maçons employés à réparer la tombe et que
ce sont des marques placées à la requête de ceux qui
ont fourni l'argent nécessaire pour restaurer Tédi-
fice ou qui ont contribué à Fœuvre. Les étrangers
croient que c'étaient originairement des signes
mystiques dont les Yézidiz ont perdu la signification
et qu'ils regardent maintenant comme de simples
ornements. Dans tous les cas, les fidèles n'y atta-
chent aucune importance.
La cour est entourée, à gauche, par un mur bas
et, à droite, par plusieurs petits appartements, tandis
que la façade du temple ferme un rectangle qui se
développe à l'Est et à l'Ouest. Dans un angle de la
cour^ se trouve le siège du nazir (gardien) sous une
petite niche^ où Ton entretient une lampe allumée
pendant la nuit. Au-dessus de cette niche, on voit une
inscription arabe assez incorrecte, mais dont on peut
toutefois comprendre le sens. Sur un des côtés,
on lit :
VALLÉE DE SHEIKH-ADI 127
« Sultan Yézid, que la miséricorde de Dieu soit sur
lui ».
Sur l'autre :
« Sheikh-Adi^ que la miséricorde de Dieu soit sur
lui ».
M. Badger a lu sur un autre bâtiment situé dans
la cour d'entrée :
« Ceci est l'épitaphe de Hajji, fils d'Ismaël. Des
bénédictions sont écrites sur cette porte ; c'est pour-
quoi tu peux entrer en paix. Amen ».
En L'année 1195.
Le long du mur, à droite, il y a plusieurs niches
vides, et, du côté opposé, une tombe en bois couverte
d'un large rideau ; plus bas, on trouve dans un réduit
une longue inscription dans laquelle M. Badger recon-
nut, à son grand étonnement, une citation tirée
du chapitre du Koran appelé Ayal el Courci. Un peu
plus loin, deux ouvertures conduisent à une série
de chambres contenant chacune une tombe semblable
à la précédente. Dans l'une d'elles^ une porte donne
accès à un appartement souterrain ; mais il ne fut
pas permis aux voyageurs d'y pénétrer ; ces tombes
sont surmontées de cônes du même style que ceux
des autres monuments.
Dans le voisinage du temple, on aperçoit ça et là,
au milieu des constructions, environ quarante à
cinquante shaks, nom que les Yézidiz donnent
aux tombes élevées à la mémoire de leurs grands
Sheikhs. Presque tous les villages Yézidiz ont du
reste une ou plusieurs tombes semblables qui sont
128 LES YÉZIDIZ
de vrais cénotaphes faits d'après le modèle des
monuments de Sheikh-Adi, où ils prétendent que
leurs saints ont été enterrés. Ainsi, par exemple, il y
des Skaks à Baasheihka^ à Baazani, à Ain-Sifni et
autres lieux ; l'intérieur est vide.
Le voyageur relève encore à Sheikh-Adi deux ins-
criptions ainsi conçues :
« Ceci est l'épitaphe de Semdeen^ le fds du Sheikh
Khadarset. Ziyanel en Tannée 1196. »
a Shems-Ali-Bey et Paris ! Que ma bonne fortune
et celle de votre maison soient en ce monde et
dans l'autre ».
Si la date ci-dessus correspond à celle de l'hégire,
il n'y a pas un siècle qu'elle a été écrite.
Une inscription gravée à l'entrée du sanctuaire
commémore la reconstruction de l'édifice par Hus-
sein-bey, le grand-père de l'Emir qui gouvernait alors
et qui portait le même nom ; elle est datée de l'an
1221 de l'hégire,, c'est-à-dire de 1843 de notre ère.
L'intérieur du sanctuaire est divisé en trois com-
partiments principaux : au centre, une large chambre,
séparée au miheu par une rangée de colonnes et
d'arcades ; dans la partie supérieure, un réservoir
entretenu par une source abondante qui jaillit
des rochers ; derrière, deux petits appartements
dans lesquels se trou\ent les tombes du Saint et
de quelques personnages d'un rang élevé. L'eau du
réservoir est l'objet d'une vénération particulière. On


132 LES YÉZIDIZ
croit qu'elle sort du puits de Zem-zem. C'est là que
les enfants sont baptisés, et l'on se sert de cette eau
pour les cérémonies saintes.
Un archéologue un peu exercé ne tarde pas à distin-
guer le caractère de la construction primitive de ce
monument et à y découvrir les restes d'un ancien
monastère chrétien. On reconnaît immédiatement la
disposition du cloître et les vestiges de Tancienno
église qui offre une particularité assez bizarre : le
chœur se trouve, en effet, à gauche de la nef
orientée de TEst à l'Ouest. Les chrétiens du voisinage
croient que cette église était consacrée primitivement
à Mar Addaï, ou Thaddée, un des grands apôtres de
l'Orient, ce qui fournirait ainsi une nouvelle explica-
tion au nom de Sheikh-Adi. Ce monument est très
bas, et cette particularité ne se rencontre pas dans
les églises chaldéennes^
Il est visible que la construction primitive a été
souvent dénaturée, et que ce lieu, ayant été conquis et
ravagé par les Musulmans à une époque déjà lointaine,
a été enfin repris par les Yézidiz qui l'ont approprié
à leur culte.
1. Voir Fletcher, Notes from Ntneueh, p. 239.
XVI
Les fêtes de Sheikh-Adi
Un jour, Layard, en rentrant à Mossoul après une
excursion dans les montagnes du Tiyari, reçut la
visite d'un Cawal envoyé par Sheikh-Nazir, le chef
spirituel de la secte des Yézidiz, pour le prier, ainsi
que le consul anglais, M. Rassam, d'assister à la
fête annuelle de Sheikh-Adi. — Le consul ne put se
rendre à cette invitation ; mais Layard s'empressa
d'accepter, bien qu'il ne fut qu'indirectement convié.
Cette invitation était toute personnelle au Consul ;
la cause mérite d'être rapportée ici, car les Yézidiz
s'acquittaient d'une dette de reconnaissance qui
prouve la délicatesse de leurs sentiments.
Quand Kéritli Oglou, plus connu sous le nom de
Mohammed- Pacha, vint prendre possession de son
Pachalik de Mossoul, les Yézidiz des environs furent
surtout les premiers objets de sa convoitise et de sa
tyrannie. Il voulut d'abord s'emparer par trahison de
8
134 LES YÉZIDIZ
la personne de leur grand-prêtre, Sheikh-Nazir ; mais
celui-ci, heureusement prévenu, eut le temps d'échap-
per au complot tramé contre lui, et la tribu substitua
à sa place son lieutenant qui fut emmené prisonnier
à Mossoul. Tel est rattachement des Yézidiz à leur
chef que cette fraude ne fut révélée par personne, et
que le substitué souffrit avec résignation les tortures
et la prison qui lui furent imposées. M. Rassam, ayant
été informé du fait, obtint du Pacha l'élargissement du
prisonnier moyennant une rançon considérable, dont
il fît l'avance, et les habitants du Sheikhan se coti-
sèrent pour rembourser intégralement le Consul,
qu'ils regardèrent dès lors comme leur libérateur. *
Layard se rendit donc seul à l'invitation, avec d'au-
tant plus d'intérêt que la fête n'avait pu avoir lieu
depuis longtemps, à cause du mauvais état du pays et
de la tyrannie des derniers Pachas. Le court règne
d'Ismaël-Pacha et les mesures conciliantes du nouveau
gouverneur avaient si bien rétabli la confiance
parmi les fidèles de toutes sectes, que les Yézidiz
avaient résolu de célébrer leur fête cette année-là
avec une grande solennité. Les routes étant désormais
sûres, les hommes et les femmes du Sindjar, ainsi que
ceux des cantons Nord du Kurdistan, pouvaient
quitter leurs tentes et leurs pâturages pour se rendre
à la tombe du Saint et célébrer la fête traditionnelle.
Layard partit de Mossoul, accompagné de Hodja
Toma, drogman du vice-consul et du Cawal envoyé
1. Voir Layard, Nineveh and its Remains l, p. 270.
FÊTES DE SHEIKH-ADI 135
par Sheikh-Nazir. « Nous fûmes rejoints chemin
faisant, dit-il^ par plusieurs Yézidiz qui, comme nous,
s'étaient mis en route pour assister à la fête. Nous
passâmes la nuit dans un petit hameau près de Khor-
sabad et gagnâmes Baadri de bonne heure, le jour
suivant. Ce village, résidence de Sheikh-Nazir, le chef
religieux, et de Hussein-bey, le chef politique des Yézi-
diz, est construit au pied des collines, à cinq milles
au nord d'Ain Sifni. Nous traversâmes la plaine,
laissant de côté le mont de lerraiyah à notre droite. »
En approchant du village, Layard rencontra Hus-
sein-Bey, suivi à pied des prêtres et des princi-
paux habitants de Baadri. Hussein-bey avait à cette
époque dix-huit ans. C'était un jeune homme d'une
taille svelte et élégante ; ses traits étaient réguliers et
délicats, ses yeux brillants ; de longues boucles de
cheveux noirs s'échappaient de son turban. Un ample
manteau d'un tissu précieux était jeté sur son riche
costume. Layard mit pied à terre, en s'approchaut
du Sheikh qui voulut lui embrasser la main ; mais
il l'en empêcha. « Nous transigeâmes, dit-il, en nous
embrassant mutuellement à la manière du pays. » Le
Sheikh prétendit alors conduire par la bride le cheval
de son hôte, en l'invitant à remonter, et ce ne fut pas
sans peine qu'il consentit à laisser Layard s'acheminer
à pied à côté de lui jusqu'au village. Hussein-bey le
mena au Salamlik ou chambre de réception, dans la-
quelle des tapis avaient été étendus suivant l'usage. Au
centre de la pièce, coulait un ruisseau d'eau fraîche
qui sortait des rochers de la montagne. Le peuple
136. LES YÉZIDIZ
se tenait dans le fond de la chambre, et écoutait
respectueusement la conversation.
Le déjeuner fut apporté du harem de Hussein-Bey,
et après avoir mangé, Layard resta au Salamlik pour
jouir de la fraîcheur du lieu, en attendant les fêtes.
Sheikh-Nazir, de son côté, avait déjà quitté Baadri
pour s'occuper des préparatifs de la cérémonie
qui devait avoir lieu à Sheikh-Adi. Layard rendit
visite à sa femme, et fut touché de l'hospitalité
sincère de sa réception et du confort de la maison ;
d'ailleurs, toutes les habitations sont à la fois propres
et bien bâties. Quelques sièges étaient épars dans les
jardins remplis de fleurs et arrosés par le courant
d'eau habituel amené des sources, qui prennent
naissance dans les collines voisines.
En se promenant tout autour des habitations,
Layard aperçut des femmes occupées à faire leurs
ablutions dans le principal torrent, pour se préparera
la fête du lendemain ; car personne ne peut entrer
dans la vallée de Sheikh-Adi sans avoir purifié son
corps et ses vêtements. Pour se purifier, les femmes
faisaient leurs ablutions dans un état de nudité com-
plet, sans se préocuper des personnes qui pouvaientles
voir ^ Il importe de noter que les hommes, de Tautre
côlé de la colline, se livraient aux mêmes ablutions,
loin des regards des femmes. Quoiqu'il en soit, cette
coutume, à laquelle les femmes s'abandonnent avec la
plus sincère naïveté, n'a pas peu contribué à accrédi-
1. Voir Layard, Nineveh and Us Remains. I. p. 280 et 364.
FÊTES DE SHEIKH-ADI 137
ter le fâcheux renom qu'on prête aux mystères de
leur culte. En général, cette pratique a lieu toutes
les fois qu'on se prépare à une cérémonie sacrée ; elle
est donc assez fréquente, et les Nestoriens n'y font
aucune attention ; mais il n'en est pas ainsi des
Musulmans, si jaloux de leurs femmes. Aussi Moham-
med-Pacha, qui, dans une autre circonstance^ fut
témoin avec Layard d'une de ces cérémonies, s'écria
plein d'indignation que ces femmes étaient sans
pudeur, les hommes sans religion et les chevaux sans
frein ! Il trouvait que ces mécréants étaient plus sales
que les Arabes et valaient moins que les bêtes des
champs K
Revenons maintenant au pèlerinage de Layard.
Vers le soir, Hussein-Bey armé et vêtu d'une superbe
robe sortitde son harem, pour se rendre à la tombe
du Saint. Les notables du village furent bientôt
réunis autour de lui, et l'on partit ensemble, formant
une longue procession précédée des musiciens, au
son du tambour et des flûtes. Des femmes conduisant
des ânes chargés de meubles et de tapis suivaient
(le loin les pèlerins.
Hussein-Bey et Layard chevauchaient côte à côte,
ot^ lorsque l'espace le permettait, les cavaliers et les
fantassins qui les accompagnaient se livraient à un
simulacre de combat, et déchargeaient leurs armes à
feu, en poussant le cri de guerre.
Le cortège atteignit bientôt le pied d'un sentier
1. Layard, Ibid. p. 218.
138 LES YÉZIDIZ
abrupte qui conduisait au sommet d'une colline. Les
cavaliers se rangèrent alors sur une seule file et furent
obligés de mettre souvent pied à terre^ afm de tenir
leurs chevaux par la bride pour franchir les rochers. —
Après une heure de marche, on atteignit le sommet du
passage, d'où l'on découvre la verdoyante vallée de
Sheikh-Adi. Dès que la blanche toiture du sanctuaire
apparut au-dessus des arbres, la colonne des pèle-
rins fît une décharge de mousqueterie, à laquelle les
fidèles^ déjà arrivés dans la vallée, répondirent aussitôt
par une décharge semblable répétée par les échos de
la montagne. La descente s'effectua à travers un bois
de chênes, où l'on rencontra une foule de pèlerins qui
se rendaient également à la fête.
Les femmes venaient d'accomplir leurs ablutions ;
assises sous les arbres, elles rajustaient leurs vête-
ments et chargeaient sur leurs épaules les enfants qui
les accompagnaient, tandis que les hommes se mê-
laient aux nouveaux groupes de voyageurs qu'ils
rencontraient sur le chemin.
A quelque distance de la tombe, le cortège de
Layard fut rejoint par Sheikh-Nazir et par un groupe
de prêtres et d'hommes armés. Le Sheikh était habillé
de blanc, comme les principaux membres du clergé.
C'était un homme de quarante ans au plus, qui reçut
Layard avec beaucoup de courtoisie et lui souhaita
chaleureusement la bienvenue ; il était évident que
la présence de l'Européen avait fait une bonne impres-
sion sur l'assemblée. Lorsque Layard eut embrassé
le Sheikh et échangé les saluts d'usage avec sa
FÊTES DE SHEIKH-ADI 139
suite, on se dirigea vers le sanctuaire. La cour exté-
rieure, ainsi que le chemin qu'on avait à parcourir,
était rempli de gens qui s'écartaient respectueuse-
ment sur leur passage.
Les Yézidiz pénètrent toujours pieds nus dans la
cour intérieure ; Layard se conforma à la coutume et
vint s'asseoir avec Sheikh-Nazir et Hussein-Bey sur
des tapis préparés pour eux à Tombre d'une vigne sau-
vage. Les Sheikhs et les Cawals entrèrent également
dans la cour et se rangèrent le long des murs ;
les arbres d'alentour jetaient un frais ombrage sur
l'assemblée. Layard entama la conversation avec
Sheikh-Nazir et les Prêtres, et fut très étonné de les
trouver plus communicatifs qu'il ne l'avait espéré.
Cependant il attendit à être seul avec le Sheikh,
pour qu'ilpûtrépondre plus librement à ses questions.
On resta à peu près jusqu'à midi avec l'assemblée
à la porte de la tombe. Sheikh-Nazir se leva alors et
se dirigea avec Layard dans la cour intérieure qui
était remplie de pèlerins affairés. On voyait ça et là^
étendues par terre, les provisions des marchands
ambulants qui, à cette occasion, se rendent dans
la vallée. Des mouchoirs de couleur et des étoffes de
coton pendaient aux branches des arbres ; sur les
tapis, des figues sèches du Sindjar^ des raisins d'Ama-
diyah, des dattes de Busrah et des noix des montagnes
excitaient la convoitise des groupes d'enfants et de
jeunes filles, tandis que hommes et femmes, disper-
sés sous les arbres, se livraient à des conversations
bruyantes qui remplissaient toute la vallée.
140 LES YÈZIDIZ
Le séjour de Layard dans le sanctuaire de Sheikh-
Adi se prolongea pendant toute la durée des fêtes ; il
en profita pour voir par lui-même les différentes
tribus qui s'étaient rendues au pèlerinage. Il étudia
particulièrement les gens de Sémil ; mais, pour ne
point altérer le récit de ses impressions, nous allons
simplement traduire et laisser parler le voyageur.
« Je me mis en rapport, dit-il, avec un groupe de pèle-
rins du district de Sémil. Mon tapis avait été déroulé sur
le toit d'une construction d'une certaine importance ;
autour de moi, mais à quelque distance^ étaient
réunis des groupes de ce même district. Des hommes,
des femmes et des enfants étaient assemblés près de
leurs chaudières pour préparer le repas du soir ou
étaient étendus sur leurs tapis pour se reposer de la
longue marche du jour.
« J'avais à côté de moi le chef dont le sombre château
couronne le village de Sémil ; c'était un homme
d'une mine peu rassurante, habillé de couleurs claires
et bien armé. Il me reçut avec de grandes démonstra-
tions de civilité^ et je m'assis pendant quelque temps
auprès de lui et de ses femmes. L'une d'elles était jolie
et avait été choisie dernièrement parmi les Kochers
ou Nomades ; ses cheveux étaient ornés d'une
profusion de fleurs et de pièces d'or. On avait tué un
mouton, et tous réunis autour de la carcasse, y
compris le chef dont les bras nus jusqu'aux épaules
fumaient de sang, en déchiraient les flancs, et en
distribuaient des morceaux aux pauvres accourus
pour profiter de ces largesses.
FÊTES DE SHEIKH-ADI 141
« A quelque distance des habitants de Sémil, se
trouvaient les femmes et la famille de Sheikh-Nasir,
qui avait également tué un mouton Le Sheikh, retiré
dans le sanctuaire, était occupé pendant le jour à
recevoir les pèlerins et à accomplir les devoirs qui lui
étaient imposés dans cette circonstance. Je visitai son
harem ; sa femme apporta des fruits et du miel et me
parla longuement de ses devoirs domestiques ».
Au-dessus de l'enceinte des bâtiments assignés aux
gens de Sémil, une petite tour blanche émergeait d'un
édifice de construction récente, et, comme tous les
édifices sacrés des Yézidiz, sa couleur était aussi
pure que le permettaient de fréquents blanchissages
à la chaux. C'était le sanctuaire de Sheikh-Shems ou
« du Soleil )), construit de manière à recevoir les
premiers rayons du jour. Près de la porte une
invocation à Sheikh-Shems (le Soleil) était gravée
sur le mur, et une ou deux tablettes votives,
placées par le père de Hussein-Bey et d'autres
chefs Yézidiz^ étaient encastrées dans le mur.
L'intérieur, qui est un lieu sacré, était éclairé
par quelques petites lampes. Au coucher du soleil,
comme Layard se trouvait près de l'entrée, il vit
une troupe d'hommes pénétrer dans l'enceinte et
attacher au mur un troupeau de bœufs blancs.
Il demanda à un Cawal qui était avec lui à qui
ces animaux appartenaient ; on lui répondit qu'ils
étaient destinés à Sheikh-Shems (au Soleil)^ qu'on
ne les tuait jamais que dans les grandes fêtes et que
leur viande était distribuée aux pauvres. A ce
142 LES YÉZIDIZ
moment, Layard avoue qu'il entendit une si agréable
musique qu'il resta inconscient de ce qui se passait
autour de lui, jusqu'à ce que l'obscurité s'étendît sur
la vallée.
A mesure que le crépuscule faisait place à la nuit, les
Fakirs^ enveloppés de manteaux bruns d'étoffe gros-
sière serrés sur le corps, le chef ceint de turbans noirs,
sortaient de la tombe, portant une lampe d'une main
et de l'autre un pot d'huile avec un paquet de
mèches de coton. Ils placèrent les lampes dans
les niches de la cour et autour des édifices de
la vallée, dans les anfractuosités des rochers et
jusque dans les creux des troncs d'arbre. Ces lu-
mières brillèrent comme autant d'innombrables étoiles
se détachant sur le fond noir des montagnes et dans
les sombres profondeurs des forêts. Pendant que
les prêtres se frayaient un chemin à travers la
foule pour accomplir leur ministère, des hommes et
des femmes passaient leurs mains sur la flamme,
et après avoir frotté le sourcil droit avec la main
purifiée par l'élément sacré, ils la portaient pieu-
sement à leurs lèvres. Certains tenant leurs enfants
dans les bras les touchaient de la même manière,
pendant que d'autres étendaient les mains pour
atteindre ceux qui, plus heureux, avaient réussi à
s'approcher de la flamme.
Les lampes sont les offrandes des pèlerins et de
ceux que Sheikh-Adi a sauvés d'un malheur ou de la
mort. Une somme annuelle est donnée aux gardiens
de la tombe pour l'huile des lampes et l'entretien des
FÊTES DE SHEIKH-ADI 143
prêtres qui les allument tous les soirs, tant que
durent les provisions. Pendant le jour, les traces
de fumée marquent l'endroit où elles sont placées^
et Layard a vu des Yézidiz embrasser pieusement
les pierres noircies. Un voyageur (Ainsworth) qui
avait remarqué ces traces avait pensé qu'on brûlait
du bitume ou du naphte pendant la cérémonie ; mais
ces deux substances sont considérées comme impures,
et Ton ne se sert que de l'huile de sésame ou autres
substances végétales.
Environ une heure après le coucher du soleil, les
Fakirs^ qui sont les serviteurs de la tombe, apparurent
avec des plats de riz bouilli, de la viande rôtie et des
fruits préparés par le cuisinier du temple. La femme
de Sheikh-Nazir envoya aussi quelques mets pendant
le repas.
« Comme la nuit avançait, dit Layard, les pèlerins
(ils étaient bien alors cinq mille) allumèrent les
torches qu'ils avaient apportées avec eux et se
répandirent dans la forêt ; l'effet était magique. On
distinguait faiblement dans l'ombre des groupes
affairés, les hommes allant ça et là, les femmes et
les enfants assis au seuil des portes ou pressés
autour des petits marchands qui exposaient leurs
denrées dans la cour, tandis que mille lumières
réfléchies dans les fontaines et les ruisseaux
jetaient une faible lueur à travers le feuillage et
scintillaient au loin. — Pendant que je contemplais
cette scène extraordinaire, le bourdonnement de
la foule s'apaisa tout à coup ; un chant solennel et
144 LES YÉZIDIZ
mélancolique s'éleva dans la vallée. Il ressemblait
à une antienne majestueuse que j'avais admirée
quelques années auparavant dans une cathédrale
gothique. Je n'ai jamais entendu une musique si
pathétique et si douce en Orient. Les voix des hommes
et des femmes étaient mêlées aux modulations des
flûtes. A des intervalles réglés, le chant était inter-
rompu par les éclats bruyants des cymbales et des
tambourins, auxquels se joignaient ceux des fidèles
restés en dehors de l'enceinte.
<( Je me hâtai de me rendre dans le sanctuaire, où je
trouvai Sheikh-Nazir entouré des prêtres et assis dans
la cour intérieure tout illuminée par des torches
et des lampes qui projetaient leur douce clarté
sur les murs blancs de la tombe et les branches
des arbres. Les Sheikhs en turbans et en robes
blanches, tous hommes vénérables aux longues
barbes grisonnantes, étaient rangés d'un côté ; en
face, assis sur des pierres, on comptait environ trente
Cawals au costume bigarré de blanc et de noir,
jouant du tambourin ou de la flûte. Tout autour
se tenaient les Fakirs dans leurs sombres vête-
ments et les femmes de l'ordre dans leurs blancs
costumes. Nul autre ne fut admis dans l'enceinte
intérieure de la cour.
« Cet air lent et solennel variait par intervalle
comme la mélodie, et dura environ une heure. Une
partie de ce chant est appelé Makam Azerat Esau, ou
« lachanson du Seigneur Jésus ». Il était chanté par les
Sheikhs, les Cawals, les femmes et, de temps en temps,
FÊTES DE SHEIKH-ADI 145
par les pèlerins restés à l'extérieur. Je ne pouvais
malheureusement saisir les paroles ni me les faire
répéter par les personnes qui m'entouraient, car
on chantait en Arabe ; or, comme peu de Yézidiz
parlent cette langue, elles étaient inintelligibles^
même pour l'oreille exercée d'Hodja Toma qui
m'accompagnait.
« Les tambourins frappés en mesure interrompaient
de temps en temps le chant des prêtres, qui s'affaiblit
graduellement et se termina par une agréable
mélodie, bientôt perdue en sons confus. Puis les tam-
bourins, les flûtes et les voix s'élevèrent à leur plus
haut diapason ; les hommes au dehors y joignirent
leurs cris, pendant que les femmes faisaient
résonner les rochers de leur bruyant tahlel. Des
musiciens, donnant cours à leur exaltation, lan-
çaient leurs instruments en l'air et tordaient leurs
membres, jusqu'à ce que, épuisés, ils tombassent
par terre.
« Je n'ai jamais entendu de hurlements plus ef-
frayants que ceux qui s'élevèrent alors dans la vallée.
A minuit, le temps et le lieu étaient bien choisis
pour la scène étonnante qui se passait autour de
moi et que je contemplais avec ravissement. C'était
ainsi sans doute qu'on célébrait jadis les rites
mystérieux des Corybantes, quand ils se rencontraient
en quelque bois sacré.
« Je ne m'étonnai plus que de telles cérémonies
eussent donné lieu à des histoires de rites inavoua-
bles et de mystères obscènes, qui ont rendu odieux
LES YÉZIDIZ 146
le nom des Yézidiz en Orient. Cependant, malgré l'in-
croyable excitation qui paraissait prévaloir à cette
heure, je n'aperçus aucun geste indécent ou extraor-
dinaire. Quand les musiciens et les chanteurs furent
fatigués^ le bruit se calma soudain, et les différents
groupes se répandirent en silence dans la vallée ou
se reposèrent au pied des arbres.
« Bien loin que Sheikh-Adi soit le théâtre d'orgies,
toute la vallée est réputée sacrée, et aucun acte
de la nature de ceux que les lois des Juifs déclarent
impurs n'est permis dans l'enceinte du temple. Les
prêtres de la secte pénètrent seuls près de la tombe.
Beaucoup de pèlerins tirent respectueusement leurs
chaussures lorsqu'ils s'en approchent, et marchent
nu-pieds, tant qu'ils restent dans le voisinage...
« Quand la cérémonie fut terminée dans la cour
intérieure, je retournai avec Sheikh-Nazir et Hussein-
Bey dans l'avenue auprès de la fontaine, autour de
laquelle étaient groupés des hommes et des femmes
portant des torches, qui reflétaient dans l'eau leurs
rouges clartés. Plusieurs Cawals nous accompa-
gnaient, et le chant des flûtes et des tambourins
ne cessa qu'à l'aurore.
« Le jour commençait à paraître, et les pèlerins
n'avaient pas encore songé au repos. Le silence régna
dans la vallée jusqu'au milieu du jour. De nouveaux
pèlerins arrivèrent alors à la tombe, et réveillèrent les
échos par leurs cris et les décharges des armes à
feu. Pendant la soirée, sept cents personnes environ
se trouvèrent rassemblées, La fête fut plus nombreuse
FÊTES DE SHEIKH-ADI 147
qu'elle ne Tavait été depuis bien des années, et Sheikh-
Nazir se réjouit fort de la prospérité de son peuple.
A la nuit, les cérémonies de la soirée précédente
recommencèrent. De nouvelles mélodies se firent
entendre, et les chants se terminèrent par le C7^es-
cendo, avec l'exaltation que j'ai décrite.
« Pendant trois jours que je restai à Sheikh-Adi, je
parcourus la vallée et les montagnes environnantes,
visitant les différents groupes de pèlerins, causant
avec eux de leur avenir et écoutant le récit de
leur oppression et de leurs misères. Je reçus de tous
le même accueil bienveillant, et je n'ai eu depuis
aucun motif d'abandonner la bonne opinion que
j'avais déjà formée sur les Yézidiz.
« Il n'y avait ni Mahométans, ni Chrétiens présents,
excepté ceux qui étaient de ma suite et une
pauvre femme, qui avait vécu longtemps avec la
secte et qui avait le privilège d'assister à ces
fêtes.
« Sans être gênées par la présence des étrangers, les
femmes oubliaient leur timidité naturelle et parcou-
raient les montagnes, dépouillées de leur voile. Lors-
que j'étais assis à l'ombre des arbres, de souriantes
jeunes filles m'entouraient, examinaient mon costume,
et m'interrogeaient sur ce qui leur paraissait nouveau
ou étrange. D'autres plus hardies me montraient les
colliers de pierres gravées qu'elles portaient au cou^ et
me permettaient d'examiner les reliques assyriennes
qu'elles avaient recueillies ; pendant que les plus réser-
vées, tout en n'ignorant pas l'impression de leurs
148 LES YÉZIDIZ
charmes, se tenaient à distance et ornaient de fleurs
les longues tresses de leurs cheveux.
« Les hommes étaient assemblés autour des fon-
taines auprès de la tombe. Ils parlaient joyeusement,
et aucune discussion ne troublait leur bonne humeur.
Le son de la musique et des chansons couvrait de
toutes parts l'éclat de leurs voix. Les prêtres et les
Sheikhs se mêlaient au peuple et s'asseyaient avec
leur famille au pied des arbres.
c( Sheikh-Nazir me venant voir souvent, j'eus occa-
sion de m'entrenir avec lui seul des secrets de la secte.
D'après sa conversation et d'après les observations que
j'ai été à même de faire pendant ma visite à Sheikh-
Adi, je n'ai rien noté de particulier. Je dois avouer
que je n'ai pu ni satisfaire ma curiosité sur plusieurs
points, ni obtenir de renseignements précis de la
part de ces personnes naturellement soupçonneuses
envers les étrangers et désireuses de ne pas trahir le
secret de leur foi ; mais il m'a été donné sur leur ori-
gine et leurs croyances des détails qui, je crois^
n'avaient jamais été communiqués antérieurement
aux voyageurs. »
XVII
Les fêtes de Sheikh-Adi.
{Suite)
Quelques années plus tard, Layard eut roecasion de
revenir à Sheikh-Adi. Cette fois, il avait rendu par
lui-même de tels services aux Yézidiz qu'ils n'avaient
rien à lui refuser et qu'ils auraient pu lui révéler leurs
secrets, si toutefois ils en avaient eu *.
Layard venait de surveiller les fouilles qu'il faisait
exécuter à Nimroud et il était à peine établi dans sa
maison de Mossoul, lorsque Cawal Yusuf, arrivant de
Baadri avec une compagnie de Cawals, Tinvita de la
part de Hussein-Bey et de Sheikh-Nazir à assister à la
fête annuelle de Sheikh-Adi. « L'invitation, dit-il, était
trop gracieuse pour être refusée. Je fus accompagné
dans cette visite par M. Rassam, le Vice-Consul et son
drogman, ainsi que par plusieurs de mes gens. Nous
1. Voir Layard, Nineveh and Dabyloji, p. 78 et suiv.
150 LES YÉZIDIZ
arrivâmes le premier jour à Baadri, et nous fûmes
rejoints sur la route par Hussein-Bey et une nom-
breuse compagnie de cavaliers yézidiz. Sheikh-Nazir
s'était déjà rendu au tombeau pour les préparatifs de
la cérémonie. Le jeune chef nous garda chez lui, la
nuit et la matinée suivante. Une heure après le lever du
soleil, nous quittâmes le village pour gagner Sheikh-
Adi. A quelque distance de la vallée sacrée^ nous
fûmes rejoints par Sheikh-Nazir_, Pir Sino, les Cawals,
les prêtres et les chefs ; ils nous conduisirent au
monument.
« Les Yézidiz étaient assemblés en moins grand
nombre cette année que lors de ma première visite
à la vallée. Les mieux armés des habitants des
montagnes du Sindjar s'étaient seuls aventurés
à courir les dangers d'une route coupée par les
Bédouins. Abde Aga et ses adhérents étaient
occupés à défendre leurs villages contre les Arabes
maraudeurs qui, repoussés après notre départ de
Sémil, rôdaient encore autour du district, déterminés
à prendre leur revanche. Les Rochers et les tribus
de Dereboun s'étaient tenus à l'écart par la même
raison. Les habitants de Kherzan et de Redwan étaient
encore sous le coup de la conscription, et les gens
de Baashiekhah et de Baazani avaient été tellement
opprimés lors de la visite récente du Pacha, qu'ils
n'avaient pas le cœur à la fête.
« Son Excellence, qui ne nourrissait pas des senti-
ments de la plus grande amitié pour Namik Pacha,
le nouveau commandant en chef de l'Arabie, de pas-
FÊTES DE SHEIK-ADI 151
sage à Mossoul, se rendant au quartier général de
l'armée à Bagdad, ne voulait pas se rencontrer avec
lui ; il se déclara soudainement pris de mal et se
retira pour raison de santé àBaashiekhah, où l'atten-
daient des tribulations dun autre genre.
« Dès le matin de son arrivée, il se plaignit que les
ânes, pendant la nuit, ne lui avaient pas laissé de
repos ; ce qui fit immédiatement bannir les ânes
du village. Le point du jour s'annonça, le lendemain,
au grand désappointement de Son Excellence, par le
chant des coqs. Les troupes irrégulières, qui formaient
sa garde du corps, furent immédiatement conviées à
opérer une destruction générale de ces animaux. La
troisième nuit, le sommeil de Son Excellence fut trou-
blé par les cris des enfants, qui furent relégués dans
des celliers avec leurs mères pour le reste de son
séjour. La quatrième nuit, il fut éveillé au point
du jour par le chant des moineaux ; on requit
tous les fusils du village pour leur faire une guerre
d'extermination. Enfin, la cinquième nuit, son sommeil
fut malheureusement interrompu par les puces, dont
l'enragé Pacha ordonna la destruction immédiate. Le
Kiayah, qui avait la mission, en sa qualité de chef du
village, de faire exécuter les ordres du gouverneur,
tomba alors aux pieds de son Excellence, en s'écriant :
« Votre Grandeur a vu que tous les animaux ici louent
Dieu, obéissent aux ordre:? du Sultan, notre maître ;
les puces infidèles seules sont rebelles à son autorité.
Je suis un homme du dernier rang et de pou de
pouvoir, et je ne puis rien contre elles ; c'est au Grand
152 LES YÉZIDIZ
Vizir et à votre Grandeur de faire exécuter les com-
mandements de notre Seigneur et Maître. » Le Pacha
goûta la plaisanterie, pardonna aux puces, mais quitta
le village le lendemain....
« J'ai déjà raconté, continue Layard, la fête
annuelle de Sheikh-Adi et dépeint l'aspect de la vallée
dans cette circonstance. Je me bornerai donc ici au
récit des cérémonies intérieures, telles qu'il m'a été
permis d'en être témoin.
a Une heure environ après le coucher du soleil, Ca-
wal Yusuf m'appela ainsi que M. Rassam^, les seuls
étrangers admis dans l'intérieur de la cour et du
sanctuaire du temple. Nous fûmes placés dans une
chambre, et, de la fenêtre, nous pouvions voir tous
ceux qui prenaient place dans le cortège. Les
Cawals, les Sheikhs, les Fakirs et les principaux
chefs étaient déjà assemblés. Au milieu de la cour
brûlait une lampe en fer formée d'un simple plat avec
quatre becs pour les mèches, et supportée par une tige
de cuivre fichée en terre. Auprès de cette lampe, se te-
nait un Fakir portant d'une main une torche allumée
et de l'autre un grand vase d'huile, qui lui servait
à remplir de temps en temps la lampe, en invoquant
Sheikh-Adi. Les Cawals appuyés contre le mur,
d'un côté de la cour^ entonnèrent un chant monotone.
Quelques-uns jouaient de la flûte, d'autres du tambou-
rin, et marquaient la mesure avec la voix. Les
Sheikhs et les chefs se formèrent alors en procession,
marchant deux à deux. Sheikh Jindi était à leur
tête ; il portait une haute coifl'ure de fourrure noire,
FÊTES DE SHEÎIK-ADI 153
dont les poils pendaient de tous côtés sur sa figure.
Une longue robe rayée de bandes horizontales blan-
ches^ rouges et noires tombait sur ses pieds. On ne
pourrait imaginer une contenance plus sévère et plus
imposante que celle de Sheikh Jindi. Sa barbe noire
comme du jais s'étalait sur sa poitrine. Ses yeux
sombres et perçants brillaient ainsi que des charbons
entre les poils de sa coiffure, comme à travers les bar-
reaux d'un grillage. Son teint était d'un brun foncé ;
il avait des dents blanches comme la neige, et sa taille
était singulièrement noble et bien formée. Je n'ai rien
vu de comparable à Sheikh Jindi. Il s'avançait d'un pas
lent et majestueux au scintillement de la lampe, qui
laissait voir dans l'ombre sa démarche rigide et
solennelle. Il est impossible de concevoir un être
plus éminemment fait pour figurer dans une céré-
monie consacrée au mauvais esprit. C'était le Peesh
Namaz^ c'est-à-dire « le Chef des prières » de la secte
des Yézidiz. Au-dessous de lui, deux vénérables
Sheikhs étaient suivis d'Hussein-bey et de Sheikh-
Nazir. Leurs longues robes étaient éclatantes de
blancheur. Ils défilaient lentement en rond, et
s'arrêtaient quelquefois pour chanter des hymnes en
l'honneur de la divinité. Les Cawals accompagnaient
les chants de leurs flûtes, en frappant de temps
en temps leurs tambourins.
« Autour de la lampe allumée et dans le cercle formé
par la procession, les Fakirs vêtus de leur costume
noir exécutaient un pas solennel réglé sur la musique,
en élevant et en abaissant les bras, à la manière des
9.
154 LES YÈZIDIZ
danseurs de rOccident, et en prenant des attitudes
nobles et élégantes. Aux hymnes en l'honneur de la
divinité, succédèrent des chants en l'honneur de
Melek-Isa et de Sheikh-Adi ; puis le rythme, guidé par
les tambourins affolés, s'accentua. Les Fakirs s'aban-
donnèrent aux danses les plus vertigineuses, pendant
que les femmes faisaient entendre de bruyants tahlel.
La cérémonie se termina par la même scène étrange
d'exaltation que j'ai décrite, lors de ma première
visite.
« Quand les prières furent terminées^ les fidèles qui
s'avançaient en procession embrassèrent le côté droit
de la porte conduisant au temple, où un serpent est
sculpté sur le mur ; mais ils n'embrassèrent pas son
image, qui n'a aucune signification, d'après ce que
m'ont dit Sheikh-Nazir et Cawal Yusuf. Hussein-Bey se
plaça à la porte de cette entrée et reçut les hommages
des Sheikhs et des autres assistants^, chacun touchant
la main du jeune chef et la portant à ses lèvres;
puis tous les assistants se donnèrent le baiser
de paix. La cérémonie étant ainsi terminée, Hus-
sein-Bey et Sheikh-Nazir vinrent à ma rencontre et me
permirent d'entrer dans la cour intérieure. Des tapis
avaient été préparés pour moi et les deux chefs, à la
porte d'entrée du temple. Les Sheikhs, les Cawals
et les principaux de la secte s'assirent ou plutôt se
couchèrent le long du mur, et, à la lueur de la lampe
qui éclairait faiblement l'obscurité du temple, je
vis Sheikh Jindi se dépouiller de ses ornements.
« Pendant les prières, des prêtres stationnaient à la
FÊTES DE SHEIKH-ADI 155
porte au dehors, et personne ne pût entrer, excepté
quelques femmes et quelques jeunes filles, épouses
et enfants des Sheikhs et des Cawals, qui avaient
seules l'accès du temple et qui se joignirent à la
cérémonie.
« Il était près de minuit, lorsque l'assemblée se
sépara ; nous passâmes alors dans l'autre cour où, à la
lueur des torches, les danses continuèrent jusqu'au
matin.
« Après le lever du soleil, les Sheikhs et les Cawals
firent une courte prière dans la cour du temple,,
sans aucune des cérémonies de la veille. — Quel-
ques-uns priaient dans le sanctuaire et embrassaient
fréquemment le seuil de la porte et les places sacrées
dans l'intérieur de l'enceinte. Quand ils eurent fini,
ils prirent le manteau vert qui couvrait la tombe de
Sheikh-Adi, et, suivis par les Cawals jouant du tam-
bourin et de la flûte, défilèrent en rond dans la cour.
Les fidèles, assemblés autour d'eux, portaient res-
pectueusement le bord de la draperie à leurs lèvres et
faisaient ensuite une petite offrande d'argent.
« Lorsque la tombe fut couverte de nouveau, les
chefs et les prêtres s'assirent dans la cour. Les Fakirs
et les Sheikhs, spécialement voués au service du sanc-
tuaire et appelés Koicheks, sortirent alors de la
cuisine du temple et apportèrent sur de larges
plateaux le harisa encore fumant. Ils le déposèrent à
terre, et l'assemblée se réunit en groupes joyeux
autour des mets ; pendant qu'on mangeait, les
Kotcheks restaient debout et conviaient à haute
156 LES YÉZIDI
voix les assistants au partage de Thospitalité de
Sheikh-Adi.
« Lorsque les plats vides furent enlevés, on fit une
collecte pour Tentretien du temple et de la tombe du
Saint. D'après la coutume, toutes les familles qui
viennent à la fête annuelle envoient à Sheikh-Nazir
quelque mets comme offrande. Elles paient joyeu-
sement ces contributions, pour montrer qu'elles
acceptent leur part du festin^ et les restes sont em-
portés par les domestiques du sanctuaire.
« Ces cérémonies nous ayantoccupés jusqu'aumilieu
du jour, nous sortîmes alors du côté de la fontaine pour
gagner la vallée ; les hommes et les femmes dansaient
devant nous, les enfants montaient dans les arbres et
se perchaient sur les branches pour nous voir passer.
On distribua à ces derniers du sucre, des dattes, des rai-
sins, dont les hommes prirent bientôt leur part. Des
marchands kurdes, qui avaient apporté des raisins de
la montagne pour assister à la fête, furent malicieuse-
ment désignés comme point de mire des plaisanteries ;
le signal ne fut pas plus tôt donné que les marchands,
leurs ânes, leurs raisins furent entourés d'une légion
de jeunes espiègles. Les Kurdes, qui étaient armés,
résistèrent d'abord^ ignorant les intentions des Yézidiz,
et voulaient se révolter contre leurs assaillants ; mais
ils reprirent bientôt leur bonne humeur, quand ils
apprirent qu'ils seraient largement dédommagés de
leurs pertes et de leurs tribulations. — Ce fut ensuite
le tour d'un gros bakkal, marchand de noix, de
raisins et de dattes venu tout exprès de Mossoul.
FETES DE SHEIKH-ADÏ 157
« On le jeta avec ses provisions dans un grand
bassin, où il faillit être noyé par la foule des
enfants qui se précipitèrent dans le réservoir, pour
s'emparer du contenu de ses paniers. — Le jeune
chef se mêlait de tout cœur au divertissement^ et
s'était dépouillé de sa robe somptueuse pour exciter
le peuple à la gaité. Ce fut une liesse générale dans
la vallée, et les Yézidiz garderont longtemps le
souvenir de ces jours de joie et de bonheur.
« La nuit^ la même cérémonie se répéta dans le
temple ; j'eus la faveur de dormir dans une chambre
ayant vue sur la cour intérieure et de laquelle j'avais
été témoin des scènes de la soirée précédente.
Lorsque tout le monde fut retiré, le Mullah yézidi
débita d'un ton lent une histoire religieuse, sorte de
discours pour rappeler les aventures d'un certain
Mirza Mohammed. II était assis sur les pierres du
parvis, devant la lampe, et autour de lui étaient
rangés des groupes également assis sur les pierres.
Les blancs vêtements des Sheikhs et des Cawals
endormis donnaient à cette scène un aspect singu-
lièrement pittoresque et saisissant.
« L98~Kaïdis, une des tribus des Yézidiz, représen-
tèrent à la fête annuelle la curieuse cérémonie
suivante, qu'on dit être d'une haute antiquité, et à
laquelle nous assistâmes, le jour de notre départ de
Sheikh-Adi. Les Kaïdis, se joignant à tous ceux
qui avaient des armes à feu, se rendirent sur les
rochers qui surplombent le temple et placèrent une
petite branche de chêne au canon de leurs fusils,
158 LÈS YEZIDIZ
qu'ils déchargèrent en Fair. — Après un feu roulant
qui dura près d'une demi-heure, ils descendirent
dans la cour extérieure^ où ils déposèrent leurs
armes.
« Quand ils entrèrent dans la cour intérieure, ils
exécutèrent alors une danse guerrière devant
Hussein-Bey, debout sur les marches du sanctuaire,
au milieu des prêtres et des anciens.
« La danse étant terminée, on entraîna hors du
temple un taureau offert par le chef des Yézidiz. Un
Kaidi se rua sur Tanimal, en poussant des cris de joie ;
il s'en empara et le conduisit en triomphe à Sheikh
Mirza, un des chefs de la secte, qui lui fit présent
d'un certain nombre de moutons.
« Pendant ces cérémonies, l'assemblée composée
d'hommes, de femmes et d'enfants était groupée
de l'autre côté du ravin, les uns sur les terrains
boisés, les autres sur les rochers, pendant que les
garçons grimpaient sur les grands arbres pour voir
ce qui se passait. Les femmes faisaient entendre un
tahlel continuel^ et toute la vallée retentissait de leurs
cris assourdissants. Les ornements blancs flottant le
long des arbres et le costume pittoresque de quelques
groupes donnaient à la réunion un merveilleux effet».
Telles sont les fêtes des Yézidiz dont Layard a été
témoin en 1846, et que nous avons rapportées d'après
lui. Depuis cette époque, rien n'a élé changé dans les
rites et les pratiques de la Secte. — On a prétendu,
il est vrai, que les cérémonies auxquelles Layard
FÊTES DE SHEIKH-ADl 159
avait assisté n'étaient qu'un vain simulacre des
cérémonies véritables ; car, dit-on_, si Sheikh-Nazir
lui avait fait connaître les secrets du sanctuaire, il
eut été massacré par les siens. Cette allégation n'a
jamais été justifiée. — Depuis cette époque, un
Yézidi s'est converti, paraît-il, à la foi catholique, et,
quoique à Tabri des vengeances des siens, il n'a rien
révélé de nature à faire croire qu'il y a dans les
cérémonies des Yézidiz un secret qu'on ne peut
faire connaître.
Toutes les sectes malheureuses partagent ces mé-
fiances. Combien Anquetil Duperron n'a-t-il pas eu
de peine à se procurer les livres de Zoroastre ? Avec
quel mystère les lui a-t-on communiqués ? Or, aujour-
d'hui, ce sont les Parsis eux-mêmes qui viennent en
Europe étudier les secrets de leurs Livres I — Je n'a
jouterai qu'un mot. Les Anglais ont rendu de grands
services à cette population malheureuse ; ils ont
pris en elle la cause de l'humanité opprimée, et les
Yézidiz en ont conservé une reconnaissance ineffa-
çable. Layard a été pour beaucoup dans leur
affranchissement, et il a reçu un témoignage spontané
de leur confiance. Il n'y a donc pas à douter de
la sincérité des renseignements qui lui ont été
donnés.
Lorsque Layard eut passé trois jours au milieu des
Yézidiz et assisté à leurs cérémonies de jour et de nuit,
il songea enfin à regagner Mossoul, et comme il avait
manifesté au chef religieux de la secte le désir de
visiter les Yézidiz du Sindjar, Sheikh-Nazir lui remit
160 LES YÉZIDI
une lettre écrite par son secrétaire pour le recom-
mander à ses frères.
Ce document émanant d'une secte accusée d'une
invincible ignorance, rebelle à toute éducation, inca-
pable de sentiments élevés et mise au dernier rang
des hommes, au-dessous même de l'animalité, est
assez curieux pour mériter d'être rapporté ici ; il
parlera suffisamment par lui-même en faveur des
Yézidiz, auxquels il ne suffirait peut-être, pour les
civiliser, qu'un peu de bienveillance et de charité...
Cette lettre est ainsi conçue * :
« Que la paix règne toujours parmi nos très excel-
lents amis habitants de Bukrah, Esau (Jésus), Osso,
Ghurah, et Hassan le Fakir, et tous ceux qui sont
dans le village, vieux et jeunes.
a Que la paix soit aussi parmi les habitants de
Mirkan, Ali, Khalto, Daoud, le fils d'Afdul et tous
les habitants du village^ jeunes et vieux.
« Que la paix soit aussi aux habitants d'Osafah,
KoloW;, Sheikh-Adi, et tous, vieux et jeunes.
« Paix aussi à la tribu de Deenah, à Murad, et
aux vieux et aux jeunes.
« Paix aux habitants d'Amrah, à Turkartou et à
Kassim-Aga et à tous, vieux et jeunes.
« Paix aussi aux habitants d' As'smookeeyah, et
à Ali Keraneeyah, vieux et jeunes.
« Paix aussi à Fukrah Rizo, qui demeure à Koulkah.
1. Layard, Nineveh and Us Remains, 1, p. 308.
I
FÊTES DE SHEIKH-ADI 161
({ Paix aussi aux habitants de la ville de Sindjar,
vieux et jeunes.
« Paix aussi aux habitants des montagnes du
Sindjar, vieux et jeunes.
« Que Dieu^ le Grand Seigneur, veille sur eux tous.
Amen.
« Nous ne vous oublions jamais dans nos prières
devant Sheikh-Adi, le plus grand de tous les Sheikhs
et de tous les Khasseens. Nos pensées sont toujours
avec vous et dans notre esprit^ jour et nuit.
« Un ami très aimé doit vous rendre visite, et nous
avons envoyé avec lui notre Cawal Murad, afin que
vous le traitiez avec bienveillance et honneur: car^
comme vous le recevrez, il me recevrait, et, si vous
lui faisiez du mal, il m'en ferait également. Puisque
vous êtes les enfants de l'obéissance et les dévoués
de Sheikh-Adi, le Sheikh de tous les Sheikhs, ne mé-
prisez pas ces commandements, et que Dieu le Sei-
gneur suprême veille toujours sur vous.
« Celui qui intercède pour vous,
« Sheikh-Nazir,
« Aîné ».
XVIIl
Origine des Persécutions.
Maintenant que nous connaissons la religion, le
culte et les mœurs des Yézidiz, nous pouvons faire
la part des malheurs supportés par leur secte, lors
des persécutions dont les Infidèles du Kurdistan ont
été l'objet.
La discorde est endémique chez les diverses
tribus de ces contrées. — Jalousies individuelles, riva-
lités de familles, intérêts de toutes sortes amènent à
chaque instant des conflitS;, et lorsque les passions sont
mises en jeu au milieu de ces populations toujours
armées, les disputes se changent en rixes; on en vient
aux mains, et le sang ne tarde pas à couler. Ce n'est
pas l'histoire de ces tristes démêlés,, sans cesse apai-
sés et sans cesse renouvelés, qui peut et doit nous
intéresser ici ; il s'agit de faits différents et d'un ordre
supérieur^ dans lesquels la politique et la religion
mettent aux prises deux fractions d'un même
peuple, parmi lesquelles on ne distingue que des
ORIGINE DES PERSÉCUTIONS 163
oppresseurs et des victimes. C'est au nom de la reli-
gion de Mahomet, au nom d'un droit de conquête
sanctionné par le succès que les Musulmans poursui-
vent les Infidèles ; au fond, le plus fort ne cherche qu'à
étendre son pouvoir, à agrandir son territoire et à
asservir sous la môme loi religieuse et politique les
sujets d'un même empire. Telle est l'histoire de
toutes les conquêtes en Orient ; les haines et les dis-
cordes soulevées entre les différentes sectes ha-
bitant ces contrées ont toujours pour objet apparent la
religion, mais pour but réel la domination effective.
Les persécutions partent de ce principe : la guerre
est le moyen et les massacres en sont la conséquence.
On ne comprendrait pas les horreurs que nous
allons raconter, si nous ne faisions connaître
comment les Kurdes ont été excités contre les sectes
dissidentes et sont parvenus à décimer les Yézidiz.
Nous verrons aussi comment leurs cruautés, long-
temps encouragées par le silence de la Porte, sont
arrivées à dépasser toute mesure, et ont eu un si dou-
loureux retentissement dans l'Europe Occidentale que
les gouvernements étrangers ont amené les Turcs à
une intervention nécessaire.
Rappelons tout d'abord, pour expliquer la part si
grande que les Yézidiz ont eue dans ces tristes évé-
nements, que les Musulmans semblent faire une
distinction entre les populations qui sont les objets de
leurs persécutions. Ils prétendent accorder une
certaine indulgence à celles qui ont un Livre^ c'est-
à-dire un Code sacré, et sont sans pitié pour celles
164 LES YÉZIDIZ
qui n'en ont pas, ne laissant à ces dernières que le
choix entre la conversion ou la mort. Or, c'est en vain
que les Yézidiz présentent leur Livre ; personne ne
veut le reconnaître ; aussi, abandonnés de tous les re-
présentants des sectes rivales, juives ou chrétiennes,
ils restent sans défense vis à vis de leurs persécuteurs.
Pendant longtemps, les gouverneurs des provinces
se livrèrent à des persécutions partielles. Ils en-
voyaient des expéditions sur un point ou sur un
autre, pour y exercer de véritables razzias. Tandis
que les hommes et les femmes étaient égorgés sans
pitié, les enfants des deux sexes étaient enlevés de
leurs demeures ; les garçons étaient élevés dans des
écoles musulmanes pour s'assurer de leur foi, et les
filles étaient vendues comme esclaves. C'est ainsi que
les harems de la Turquie ont été souvent remplis de
belles Yézidiz arrachées à leur famille et exposées à
des atrocités, qui n'ont pas été surpassées par les faits
les plus odieux de la traite des noirs.
Ces chasses périodiques, qui se renouvelaient
presque tous les ans, formaient une des sources
principales du revenu des chefs kurdes. Elles étaient
souvent autorisées par le silence des Pachas de
Bagdad et de Mossoul, qui envoyaient leurs troupes
irrégulières piller les villages des infidèles Yézidiz,
comme moyen facile de liquider l'arriéré de leur
soldée
Tant que les Yézidiz seuls furent les objets des
1. Voir Layard, Nineveh and Us Remains, I. p. 278.
ORIGINE DES PERSÉCUTIONS 165
persécutions des Kurdes, les Juifs et les Chrétiens ne
s'en émurent pas; ils se croyaient protégés par la
possession de leurs Livres. Ils n'avaient aucun
intérêt à prendre parti pour une secte faible, abhorée
de toutes les autres et mise hors la loi par les
puissants sectateurs de Mahomet. Ils assistèrent
même quelquefois avec indifférence aux massacres
qu'ils devaient bientôt subir ; le jour où le Pacha
de Mossoul fît cause commune avec les Kurdes et
poursuivit avec le même acharnement les Juifs, les
Nestoriens et les autres sectes chrétiennes, il en fut
autrement ; le gouvernement de la Porte comprit
le danger. Les Nestoriens forment, en effet, une
partie considérable de la population du Kurdistan,
et leur soumission aux Kurdes eût donné à ceux-ci
une trop grande prépondérance. D'un autre côté, les
missionnaires catholiques et protestants qui cher-
chaient à ramener ces dissidents à l'orthodoxie
chrétienne, trouvèrent un puissant appui auprès des
gouvernements de l'Occident, dès que les persécu-
tions atteignirent ceux qu'ils prétendaient convertir.
Leurs Ambassadeurs se firent à Constantinople
les protecteurs des opprimés, et déterminèrent le
Sullan à se substituer au despotisme des Kurdes qui
avaient joui^ jusqu'alors, d'un pouvoir indépendant.
XIX
Mohammed Pacha.
Massacre des Yézidiz du Sindjar.
Pour apprécier les événements que nous allons
raconter, il faut faire connaître les hommes qui y
ont pris part et se rendre compte de leur caractère,
du but qu'ils voulaient atteindre et du pouvoir légal
dont ils disposaient, surtout dont ils abusaient.
Mossoul avait été, depuis un siècle, gouvernée par
des Pachas kurdes indépendants, qui se contentaient
de payer à la Porte un tribut dont ils se récupéraient,
en pressurant le peuple sans pitié ; leur pouvoir était
absolu. Il résulta de leurs exigences des révoltes
pendant lesquelles plusieurs Pachas furent massa-
crés. A la suite d'une insurrection de ce genre, le
dernier Pacha kurde fut envoyé à Constantinople ;
l'anarchie était à son comble. Mossoul était divisée
en deux factions ; on élevait des barricades pour
séparer les quartiers, et la tranquillité publique était à
MOHAMMED PACHA 167
chaque instant troublée par des scènes sanglantes et
des assassinats, qui restaient impunis. Le commerce
était anéanti ; les habitants ne pouvaient sortir de la
ville, dans la crainte des voleurs du désert qui
venaient les dévaliser jusque dans l'enceinte de la
cité. C'est au milieu de ce désordre que la Porte
envoya Mohammed Pacha pour rétablir la sécurité.
Mohammed Pacha était originaire de Candie, et
connu sous le nom de Keritli Oglou (le fils de Crète),
pour le distinguer de son prédécesseur du même nom,
qu'on avait appelé pendant sa vie Injeh Bairakdar
(le petit porteur de bannière), d'après le rang qu'il
avait occupé autrefois dans la cavalerie irrégulière.
Mohammed Pacha « le Cretois » n'avait pas un
aspect favorable ; mais cet aspect était en rapport
avec son tempérament et sa conduite. La nature
avait doublé son hypocrisie de finesse et de ruse. Il
n'avait qu'un œil et une oreille ; il était petit et gras,
très marqué de petite vérole ; il avait une démarche
lourde et une voix brutale. D'un caractère vio-
lent et sanguinaire, il ne reculait devant aucun
moyen d'assurer son pouvoir et l'exécution de ses
volontés. C'était un homme cruel, plein d'audace,
fertile en intrigues et en artifices. Sa renommée
l'avait précédé au siège de son gouvernement ; tous
les partis tremblaient. A son arrivée, plusieurs Agas
quittèrent Mossoul ; il leur intima l'ordre de rentrer
dans leurs demeures, en les assurant par les serments
les plus solennels qu'ils n'avaient rien à craindre
pour leurs personnes ou pour leurs biens. Cependant,
168 LES YÉZIDIZ
dès qu'ils furent en son pouvoir, il leur fit trancher la
tête^ pour apprendre ainsi à ses administrés que,
si Ton pouvait douter de sa parole, on ne pouvait
douter de sa puissance. La ville était dans la terreur
et le désespoir ; à peine osait-on s'entretenir à voix
basse du gouvernement du tyran. — Mohammed
eut alors recours à un stratagème, pour éprouver les
dispositions de son peuple à son égard. Un jour, le
bruit se répandit soudainement dans la ville que le
Pacha venait d'être frappé d'une maladie sérieuse ;
puis on apprit bientôt qu'on était sans espoir. Le len-
demain matin, le Palais fut fermé, et les serviteurs
répondirent aux visiteurs qui se présentaient de ma-
nière à faire croire à la mort du Pacha Les doutes des
Mossouliotes prirent graduellement le caractère de la
certitude, et cet événement fut le signal d'une réjouis-
sance publique. Mais, à midi, son Excellence, qui avait
placé des espions dans la ville, apparut sur la place
publique dans un parfait état de santé !... La frayeur
s'empara aussitôt des habitants, et la vengeance du
Pacha ne se fit pas attendre ; elle tomba sur ceux
dont les propriétés avaient jusque-là échappé à sa
rapacité. On les saisit et on les confisqua^ sous le pré-
texte que leurs propriétaires avaient semé de fausses
nouvelles de nature à porter atteinte à son autorité.
Mohammed fut l'objet de plusieurs attentats contre
sa personne. Des complots étaient continuellement
ourdis ; mais, grâce à une police puissante dirigée
par des agents dont il s'était assuré le dévouement, il
était toujours averti à temps et parvenait à y échap-
MOHAMMED PACUA 169
per. A force de vigilance et d'énergie, il réussit à
comprimer toutes les insurrections intérieures par la
terreur qu'il inspirait. Il réorganisa l'armée, en répri-
mant les déprédations des Kurdes, des Arabes et des
Yézidiz qui désolaient les environs de Mossoul, et
finit par assurer la sécurité de la province.
Son premier exploit eut pour prétexte les retards
que les Yézidiz du Sindjar apportaient au paiement des
taxes qu'il avait requises et quelques troubles qui
s'étaient produits dans le district. — La répression
fut sommaire et terrible : plusieurs centaines de
Yézidiz furent massacrés ; beaucoup eurent les
oreilles coupées et clouées aux portes de la ville.
Dans ces exécutions, on ne fit du reste aucune
distinction entre les Infidèles : Chrétiens, Juifs,
Yézidiz, c'étaient moutons d'un même troupeau,
qui ne valaient que par ce qu'on pouvait en tirer.
Le Pacha avait coutume de donner ainsi ses ordres
à ses émissaires collecteurs d'impôts : « Va, détruis,
pille ». Ses agents exécutaient fidèlement ses ordres et
remplissaient largement son trésor. — Les profits
immenses que Mohammed Pacha retirait de ses
exactions, ainsi que la vente du monopole des percep-
tions, servaient à maintenir son prestige vis-à-vis de
la Porte. Aussi, malgré les plaintes incessantes qui
s'élevaient contre son administration, comme il payait
de larges tributs, les plaintes n'arrivaient jamais
au Sultan.
Cependant la tranquillité de la province n'était
(lu'apparente ; les tribus du Sindjar ainsi pressurées
10
170 LES YÉZIDIZ
n'avaient, à leur tour, d'autres ressources pour vivre
que de se ruer sur les caravanes, de dépouiller les
voyageurs et d'envahir les plaines cultivées du
Pachalick. Les routes n'étaient plus fréquentées et
les villages étaient déserts. Le Sindjar s'était fait un
renom funeste ; aucun voyageur n'osait pénétrer
dans la montagne, et le nom seul des Yézidiz était
craint et abhoré.
Mohammed profita de l'occasion de nouveaux
désordres pour appeler sur les Yézidiz de nouvelles
rigueurs et obliger ses successeurs à ne pas s'écarter
d'une ligne de répression sévère, que la sécurité du
territoire ottoman semblait exiger. — Les habitants du
Sindjar furent ainsi poursuivis, d'abord, par Mé-
hémet Reshid Pacha, et une seconde fois par
Hafiz Pacha ; dans ces deux circonstances, il y eut
encore des massacres. Les Yézidiz s'étaient réfugiés
dans les gorges des montagnes ; poursuivis par les
troupes du Pacha qui allumèrent du feu aux ouver-
tures des cavernes, les malheureux périrent étouffés
ou furent détruits par des décharges d'artillerie,
lorsqu'ils voulurent sortir. Quand la population fut
réduite aux trois quarts, la soumission du district
parut assurée. — Les Yézidiz condamnés à l'impuis-
sance devaient subir d'autres persécutions ; nous
les verrons alors aux prises avec les Kurdes, leurs
éternels ennemis.
Lorsque M. Badger vint à Mossoul, Mohammed Pa-
cha y dominait encore ; il eut ainsi l'occasion d'entrer
en relation avec lui. 11 se présenta donc au Palais
MOUHAMED PACHA 171
pour lui rendre visite et fut très bien accueilli ;
il eut même un moment d'illusion. Mohammed lui
montra des livres d'astronomie et de mathématique
qu'il paraissait consulter ; mais, en réalité^ le Pacha
ne savait ni lire ni écrire, et c'était avec une adresse
incroyable qu'il parvenait à cacher son ignorance.
Cependant cette puissance devait avoir un terme.
En décembre 1846, Layard, revenant de ses fouilles,
trouva un jour la population dans la joie. Un Tatar
avait apporté de Constantinople la nouvelle de la
disgrâce de Mohammed qui était remplacé par Ismaël
Pacha, jeune Major-Général chargé de l'adminis-
tration des affaires jusqu'à la nomination de Hafiz
Pacha, le véritable successeur de Mohammed. Hafiz
ne resta pas longtemps au pouvoir ; il eut de
l'avancement et fut remplacé par Tayar Pacha, avec
lequel nous aurons plus tard l'occasion de faire plus
ample connaissance.
La disgrâce de Mohammed fut complète, et rien ne
manqua à sa confusion ; nous avons trop parlé de lui
pour négliger ce détail. Quelques jours avant sa
chute, on lui avait annoncé que ses pouvoirs étaient
prorogés pour une année, et, suivant l'usage, il s'était
empressé de rémunérer les porteurs de cette bonne
nouvelle. Mais c'était un leurre pour tirer de lui des
largesses qui le ruinèrent ; aussi quitta-t-il le Palais
réduit à la dernière des extrémités. Retiré dans une
chambre délabrée où la pluie et le vent pénétraient
de tous les côtés, il s'écriait : « Telle est la destinée
des créatures de Dieu ; hier, tous ces chiens ambras-
172 LES YÉZIDIZ
saient mes pieds, et aujourd'hui tout tombe sur moi,
même la pluie! »
ïsmaël Pacha ne tarda pas à se concilier la popula-
tion. Le changementfutaussipromptque considérable;
quelques actes de tolérance de la part du nouveau
gouverneur, une enquête sur certains actes d'injustice
commis par le dernier Pacha, la promesse d'une
diminution dans les taxes, tout cela suffît pour lui
attirer la confiance. Ceux qui avaient fui dans les
montagnes rentrèrent dans leurs masures, et les
Arabes eux-mêmes vinrent de nouveau planter leurs
tentes autour de Mossoul.
Le départ de Mohammed ne mit pas fm aux
persécutions des Yézidiz ; nous avons vu à quel prix
le Sindjar avait été réduit à la soumission et à Timpuis-
sance. Les Yézidiz avaient contre eux un ennemi plus
redoutable encore : Beder Khan Bey, le chef des Kur-
des de Rowandooz préparait de nouvelles persécutions
et de nouveaux massacres, qui devaient surpasser
en cruautés et en horreurs ceux mêmes des Pachas.
XX
Beder Khan Bey. — Nour Allah Bey.
Un chef Kurde.
Beder Khan Bey était le Chef héréditaire et
indépendant des Kurdes du Bohtan, pays situé entre
le Tigre et le Khabour, et payait à la Porte un tribut
de 25,000 piastres. Il appartenait à une famille
puissante et jouissait dune grande influence dans
le Kurdistan. Poussé par son ambition^ soutenu par
son fanatisme religieux, avide de puissance et de
lucre, sanguinaire et sans scrupule^ il fut tour à
tour l'allié ou l'ennemi des Pachas de Mossoul.
Les populations des Yézidiz du Sheikhan abandon-
nées à elles mêmes, repoussées par toutes les sectes,
et surtout par celles des Nestoriens qui auraient dû
les protéger, étaient une proie facile indiquée à ses
premières conquêtes. Ce fut vers elles qu'il se tourna
d'abord ; mais bientôt son ambition et sa fureur ne
connurent plus de bornes, et il poursuivit avec le
même acharnement les Nestoriens et les Yézidiz.
10.
174 LES YÉZIDIZ
Il fut longtemps secondé par Nour Allah Bey, le
chef du district d'Hakkiari, qui finit par le trahir. Nous
ferons connaître ce nouveau personnage, en esquis-
sant, d'après Layard, le portrait de son Mutesellim
ou Lieutenant-Gouverneur sous ses ordres.
La guerre contre les Nestoriens et les Yézidiz
du Tkhoma était imminente ; elle était annoncée et
n'était retardée que par les exigences de la célébration
du Ramazan. Layard profitait de ce répit pour visiter
les districts situés au Nord de Mossoul ; il venait de
traverser les villages de Lizan et d'Asheetha, si
cruellement ravagés par les Kurdes dans une invasion
précédente ; il voulait gagner les régions supérieures^
et s'était engagé dans les défilés montagneux du
district du Tkhoma. La route étroite, sorte de ravin
pierreux, lit d'un torrent desséché, était à peine prati-
cable pour les chèvresou les ours, lorsqu'il aperçut une
troupe de Kurdes qui venait à sa rencontre. Son
attention fut aussitôt dirigée sur leur Chef, qu'il eut le
temps d'examiner à loisir : c'était le Mutesellim de
Nour Allah Bey ^
Un cheval, petit, maigre, harassé, portait un cava-
lier à la figure longue et décharnée, dont le costume
était chargé d'une profusion d'ornements du plus
mauvais goût ; suivant l'usage des Kurdes, il était
coiff'é d'un énorme turban capable de contenir à la fois
le cheval et le cavalier. Sa tête enfoncée entre les
deux épaules semblait s'en échapper par miracle et
1. Layard, Nineveh and ils Remains. I. p. 206.
UN CHEF KURDE 175
pliait sous le poids de la coiffure. Du centre de cette
masse bariolée d'étoffes de différentes couleurs, s'éle-
vait un casque conique de feutre blanc. Ce fardeau
donnait à la frêle carcasse qui le supportait une
oscillation constante, qui la faisait aller dans toutes
les directions. De larges pantalons d'une couleur
claire émergeaient des deux côtés du cheval et
obstruaient le ravin. Toutes les nuances du rouge et
du jaune étaient employées dans cet ajustement.
Enfin, sa ceinture était garnie d'un arsenal où se
trouvaient réunies des armes de toutes sortes et
des formes les plus extraordinaires.
Les yeux de ce personnage, noirs et perçants,
brillaient sous l'ombre d'épais sourcils ; son nez
aquilin^ ses joues creuses, sa longue figure, sa barbe
noire et hérissée complétaient sa physionomie.
Malgré la férocité de sa contenance et son expression
évidente de mauvaise humeur, il était difficile de
réprimer un sourire à la vue de cette figure étrange
et du désaccord qui existait entre ce grotesque et le
misérable animal qu'il montait. Cependant c'était bien
le Mulesellim, le Lieutenant de Nour Allah Bey, Gouver-
neur des Kurdes du district d'Hakkiari. Sa réputa-
tion de cruauté l'avait rendu aussi célèbre que son
maître dans ces contrées ^ Il était accompagné d'un
petit corps de troupe bien armé et équipé comme le
chef, chacun suivant son rang.
Layard salua le Mutesellim, en le coudoyant
1. Rappelons ici que Nour Allah Bey était le meurtrier de
Schulz.
176 LES YÉZIDTZ
dans l'étroit sentier où ils se trôuvaienf tous
les deux. Le Kurde ne jugea pas à propos
de s'incliner; mais, au mouvement de ses lèvres,
il était facile de deviner ce qu'il pensait de cette
rencontre. Ce n'était pas le moment de lui chercher
querelle ; aussi Layard passa outre. Il n'en était
pas très éloigné, lorsqu'un des cavaliers de la suite
du Kurde revint vers lui et appela trois des siens, qui
s'avancèrent vers ce singulier messager.
En se retournant, Layard vit ses gens en grande
discussion avec le chef Kurde, qui avait mis pied
à terre pour les interroger; il n'en continua pas
moins sa route, sans paraître faire attention à cet
incident, tout en se tenant fortement sur ses gardes.
Ce ne fut que trois heures après que les hommes de
Layard rejoignirent la caravane. L'entretien avait été
assez vif, et les malheureux en étaient tout troublés.
Le Mutesellim avait déclaré que comme Nour Allah Bey
en avait usé avec un espion Infidèle qui était venu pour
se renseigner sur les mines et les livrer aux Turcs \
il en agirait de même avec le voyageur, et qu'il avait
envoyé vers le chef d'Hakkiari un émissaire pour lui
faire connaître sa présence dans le pays. C'était
une menace ; les circonstances étaient graves. Layard
ne pouvait pas cependant se laisser intimider ;
toutefois il changea adroitement son plan de voyage,
et, sans paraître revenir sur ses pas, il tourna par
les vallées du district de Baz pour rentrer à Mossoul.
1. Ce prétexte avait été employé pour justifier l'assassinat
de l'infortuné Schulz.
UN CHEF KURDE 177
On comprendra facilement la prudence de Layard.
Lorsque les Kurdes se furent éloignés et la solitude du
chemin ne fut plus troublée que par le vol des aigles
qui planaient sur les montagnes et le pas léger des
biches effarées qui traversaient la vallée.
La mort de Schulz est trop connue pour que
nous soyons obligés de la rapporter ici mais nous
rappelerons quelques circonstances de son voyage
qui nous mettront ainsi à même de connaître les
préjugés des populations du Kurdistan. Schulz, parti
d'Erzeroum en juin 1837_, avait déjà gagné le lac de
Van, où il était surtout attiré par les inscriptions
gravées sur les rochers qui dominent la vallée. L'un
d'eux porte le nom àWkkirpi (le Hérisson blanc) ;
c'est celui sur lequel on a taillé une grande table
couverte d'une longue inscription *. Cette table a
l'aspect d'une porte qui paraît fermer une caverne
mystérieuse, dans laquelle personne ne peut pénétrer.
C'est, dit-on, l'entrée d'une grande ville habitée par
des Divs, esprits infernaux qu'on peut conjurer;
mais, pour arriver auprès d'eux, il faut ouvrir la
porte, et, pour l'ouvrir, il faut savoir lire les caractères
mystérieux qui la couvrent ! — Suivant la version des
Chrétiens du pays, il y a un autre moyen : il faut
attendre le septième jour après Pâques ou la fête de
S*-Jean ! Ce jour-là, la porte s'ouvre d'elle-même ;
si l'on entend alors chanter un coq, on peut sans
1. C'est l'inscription de la planche IV, numéro XVII, publiée
dan? le Journal Asiatique d'avril, mai, juin 1840.
178 LES YÉZIDIZ
(langer en franchir le seuil ; mais, si le coq se tait,
tout est perdu. On aurait le sort d'un habitant de
Van, assez téméraire pour s'être avancé dans cette
demeure des démons sans avoir entendu chanter Toi-
seau ensorcelé, et qu'on n'a jamais revu depuis ^
1. y o'ir Journal Asiatique, ibid., p. 300.
XXI
Intrigues Politiques.
Les persécutions, dont les Nestoriens ont été
victimes, se lient si intimement à celles des Yézidiz,
que nous sommes obligés d'entrer ici dans quelques
détails à ce sujet. Il faut donc revenir sur la part que
Mohammed Pacha à prise dans ces événements ; son
influence a été si grande qu'il est indispensable de
mettre en relief les motifs qui ont guidé sa conduite
envers les Nestoriens et les Yézidiz. — Nous avons vu
comment il avait établi son autorité, non seulement
à Mossoul, mais encore sur les Arabes du désert et
les Yézidiz du Sindjar. Après avoir réduit ces tribus,
la soif du pouvoir et l'amour du lucre le poussèrent
à désirer une extension du territoire qui lui était
alloué parla Porte. Les provinces du Bahdinan et du
Bothan, voisines de Mossoul du côté du Nord,
furent les premiers points qui tentèrent sa cupidité, et
180 LES YÉZIDIZ
il chercha les moyens de faire annexer ces deux
districts à son Pachalik. — Le Bahdinan, borné au
Nord par le Tiyari et renfermant les villes de Zakko et
d'Amadiyah, relevait à cette époque du Pachalik de
Bagdad ; mais il était depuis longtemps gouverné par
un chef kurde, dont Ismaël Pacha était le représen-
tant. — En 1832, Beder Khan Bey, le chef kurde de
Rowandooz^ prit possession de la forteresse d'Ama-
diyah et la plaça sous le commandement de son frère
Sasoul Bey. Les troubles continuels qui s'élevèrent
entre les deux chefs rivaux, l'un voulant garder ce
qu'il avait pris par droit de conquête, l'autre voulant
rentrer en possession de ce qu'il avait perdu, étaient
sans fin. La discorde était surtout entretenue par
Mohammed Pacha, qui ne perdait jamais une occasion
d'informer son gouvernement de l'état d'anarchie
dans lequel se trouvaient ces deux provinces. La
Porte fut ainsi amenée à annexer le Bahdinan tout
entier au Pachalik de Mossoul ; c'est ainsi que l'autorité
de Mohammed fut étendue jusqu'aux frontières du
pays de Tiyari.
Non content de cette première concession, Moham-
med trouva moyen d'amener la Porte à placer encore le
Bohtan sous son autorité. Cette province, qui comprend
tout le district Ouest du Bahdinan jusqu'à Djézireh
et touche du côté du Nord à l'Ouest du Tiyari, était
sous la juridiction de Beder Khan Bey ; dans une
récente rectification des juridictions, le gouvernement
turc, pour régulariser les conditions politiques des
Kurdes et des autres tribus des montagnes, avait
INTRIGUES POLITIQUES 181
annexé cette province au Pachalik de Diarbekir.
Mohammed Pacha trouva dans cet état de choses un
argument pour prouver à la Porte le grand inconvé-
nient qu'il y avait à mettre la même province sous la
dépendance de deux Pachaliks ; il finit par persuader
le gouvernement qu'il y avait avantage à lui conférer
ce pouvoir, et qu'il saurait facilement maintenir
l'autorité du Sultan sur les Kurdes. C'est ainsi qu'il
détermina le gouvernement à détacher le Bothan du
Diarb'ekir et a en faire une dépendance du Pachalik
de Mossoul.
Cette concession se place au commencement de
Tannée 1841. Mohammed ne tarda pas à profiter de sa
haute juridiction sur les deux districts annexés pour
augmenter encore son pouvoir. Son premier effort
fut tenté contre Beder-Khan Bey lui-même. Mohammed
était persuadé que tant qu'il partagerait le pouvoir
avec lui, son succès ne serait pas complet. C'est pour-
quoi il envoya un détachement de soldats à Zakko,
sous le prétexte d'escorter un convoi de vêtements
militaires jusqu'à Mossoul, mais avec des instructions
secrètes d'une toute autre nature. Les soldats exécu-
tèrent ses instructions à la lettre. Ils tuèrent le Gou-
verneur de Zakko, neveu de Beder Khan Bey ainsi
que plusieurs autres membres de la famille, et Zakko
fut dès lors placé sous la dépendance d'un Mutesellim
envoyé par le Pacha de Mossoul.
Quelque temps après, Mohammed Pacha invita
Beder Khan Bey à venir le voir, mais la trahison dont
le gouverneur de Zakko avait été victime était trop
i\
182 LES YÉZIDIZ
récente pour que le rusé Kurde pût accepter cette
invitation. Ce refus exaspéra le Pacha ; alors il lui
envoya une lettre pour lui proposer de recevoir sa
visite àDjézireh. Beder Khan Bey comprit le but réel
caché sous ces marques d'amitié et s'empressa de se
mettre sur ses gardes. Il éleva des fortifications dans
ses montagnes, et se prépara à se défendre lui-
même contre une attaque imprévue de la part du
Pacha.
A ce moment, un détachement de Kurdes s'emparait
de quelques troupeaux appartenant aux Nestoriens
du Tiyari. Cet acte- fut suivi de représailles. Les Nes-
toriens envahirent le Berwari, et, après avoir pris
aux Kurdes plus qu'ils ne leur avaient enlevé, s'enfui-
rent dans leurs montagnes. — On soupçonne que
Mohammed Pacha était l'instigateur de cet événement,
pour compromettre les chrétiens du Tiyari. Quoiqu'il
en soit, dès qu'il eut appris ces faits, il ordonna à
quelques tribus duBahdinan de venir en aide à celles
du Berwari contre les Nestoriens. L'hiver de 1841
suspendit ses projets d'invasion ; c'est alors qu'il écri-
vit au Pacha d'Erzeroum et lui demanda d'envoyer
au printemps des forces de Van, pour attaquer les
Nestoriens de l'Est, pendant qu'il tomberait sur ceux
de l'Ouest ; mais des événements d'une autre nature
empêchèrent encore Mohammed Pacha de tenter
une attaque contre le Tiyari. Mohammed eut alors
recours à la ruse. Il réussit à attirer à lui Saïd Bey,
neveu de Beder Khan, et, dans un entretien secret, il
l'engagea à se joindre à lui pour détrôner son oncle
INTRIGUES POLITIQUES 183
et le mettre à mort. Saïd Bey fut alors dépêché
vers Zakko, chargé d'un message amical de la part de
Mohammed Pacha pour l'Emir du Bohtan. Mais le
Kurde, ayant découvert l'intrigue, envoya un fort
détachement contre son neveu et lui infligea un
châtiment sévère. Dès que Mohammed Pacha apprit cet
événement, il s'empressa de féliciter Beder Khan
d'avoir échappé à cette trahison I
Pendant l'été de 1842, le D"" Grant, le zélé mission-
naire américain, voulut construire des maisons d'école
et fonder un établissement à Asheetha, village impor-
tant du district de Berwari sous la dépendance de
Nour Allah Bey. Il fallait obtenir son autorisation,
qui fut aussitôt accordée. Grant resta dans le district
pour surveiller les travaux qui marchaient lentement ;
car les Nestoriens voyaient avec défiance la protection
que Nour Allah accordait au missionnaire américain,
et finirent par refuser de prendre part aux cons-
tructions.
Il est certain que l'Emir^ en donnant son autorisa-
tion, entretenait secrètement Tespérance de transfor
mer ces maisons en forteresses, pour son propre
usage.
Pendant que le D' Grant était dans le Tiyari, Mutran
Yoseph, évêque d'Amadiyah accompagné d'un Domi-
nicain, se rendait à Asheetha où il avait une longue
conférence avec Mar Shimoun. L'objet de cette confé-
rence était de détacher les Nestoriens des mission-
naires américains et de les amener à accepter le
catholicisme. M. Bore s'avança beaucoup dans cette
184 LES YÉZTDIZ
circonstance, trop peut-être, en prenant sur lui de
promettre aux Nestoriens qu'ils pouvaient compter
sur l'appui de la France K
Mohammed Pacha ne perdait pas de vue les Nesto-
riens et continuait ses intrigues, en envoyant à
Constantinople de fréquents rapports dans lesquels
il les représentait comme une race de voleurs et de
rebelles^ qui s'élevaient sans cesse contre l'autorité
du Sultan. Les constructions de la mission de Grant
furent signalées par FEmir de Berwari comme des
édifices considérables, contenant 250 chambres qui
pouvaient servir de refuge aux Nestoriens. Moham-
med Pacha s'empressa d'en informer la Porte, dans
l'espoir qu'on mettrait encore le district sous son
autorité et qu'il ferait arrêter les travaux.
Pendant ce temps, Beder Khan accompagné d'Is-
maèl Pacha^ l'ancien gouverneur d'Amadiyah, mar-
chait vers les frontières du Berwari et engageait les
Kurdes de ce district à se joindre à lui, pour secouer le
joug du gouvernement ottoman. Ils envoyaient égale-
ment un message à Mar Shimoun pour se joindre
à eux, mais le Patriarche nestorien déclina la
proposition et en informa Mohammed Pacha. Ce fut
pour ce dernier un nouveau sujet de plainte contre
les Kurdes et un motif pour engager la Porte à
réunir ce district au Pachalik de Mossoul.
Le Pacha d'Erzeroum, qui était officiellement gou-
verneur des tribus du Hakkiari et du Tiyari, fut sévè-
l. Voir Bore, Correspondance d'Orient. I p. 401-11, p. 188,272,
INTRIGUES POLITIQUES 185
rement blâmé de s'être ainsi mêlé aux intrigues des
Kurdes et reçut Tordre de s'abstenir à l'avenir des
affaires des autres Pachaliks.
Revenons maintenant à ce qui se passait dans les
montagnes. La maison construite par les Américains
fut prise par les envahisseurs et changée en forte-
resse. Ziner Bey l'occupait avec 400 Kurdes, et,
retranché dans cette place forte, il exerçait les plus
grandes cruautés dans le Tiyari. Les Nestoriens
supportèrent cette tyrannie pendant quelque temps ;
mais, aidés par quelques chefs kurdes des tribus à
l'Est du Grand Zab, ils attaquèrent la garnison au
mois d'octobre, tuèrent une trentaine de soldats et
réduisirent la place en six jours. Les Kurdes allaient
l'évacuer, lorsqu'un nouvel incident se produisit :
une compagnie de deux cents chevaux envoyée par
Beder Khan changea la fortune de la journée, et les
Nestoriens furent égorgés sans quartier, hommes,
femmes et enfants.
De son côté, Mohammed Pacha attaquait Amadiyah
avec des forces considérables et mettait aussi les
Nestoriens en fuite ; les uns se réfugièrent à Mossoul
et dans les villages environnants, où ils furent
recueillis par la mission américaine.
Cependant de nouvelles instructions étaient en-
voyées de Constantinople, et Mohammed Pacha était
obligé de les suivre ; un mois après, quarante cinq
captifs furent remis au Vice-Consul d'Angleterre. Il
en restait encore une centaine à Djezireh ; Beder
Kan refusait de les livrer, s'ils ne se convertis-
186 LES YÉZIDI
saient pas à l'Islamisme ; mais Hormuz Rassam
insista, il en fît délivrer la plus grande partie et un
envoyé de la Porte acheva le reste.
XXII
Massacres dans le Sheikhan et le Tiyari.
C'est au milieu des intrigues de toutes sortes, de
conflits politiques, de prétextes religieux, d'ambitions
sans bornes, avec la guerre, l'incendie, le pillage et
les massacres pour agents ordinaires, que nous allons
voir la part qui a été faite aux Yézidiz, pauvre
troupeau qui ne compta même pas dans ces guerres
à outrance pour son sang versé !
Il faut reprendre de plus loin l'histoire de leur long
martyre, pour comprendre jusqu'à quel point ils ont
soufl'ert K
En 1832, les Yézidiz formaient encore une tribu
puissante sous les ordres d'un chef héréditaire indé-
pendant^ Ali-Bey, le père de Hussein-Bey dont nous
avons vu les rapports avec Layard. Ali-Bey était très
aimé de la tribu et assez brave pour l'avoir défendue
1. Voir Badger, Neslorians and Iheir BUuals, I p. 133.
— Layard, Ninevefi and ils Remains. 1 p. 275.
188 LES YÉZIDI
pendant de longues années contre les Kurdes et les
Musulmans nomades de la plaine, lorsque Beder
Khan Bey de Rowandooz, poussé par la soif du lucre,
excita le fanatisme religieux de ses Kurdes et résolut
d'attaquer les Yézidiz. — Nous avons fait sufTisam-
ment connaître le caractère de Beder Khan Bey pour
prévoir les conséquences de la guerre qu'il poursui-
vait ; du reste, il avait déjà lutté avec avantage contre
les Turcs et les Persans pour assurer son indépendance
et faire l'essai de ses forces ; de plus, il avait réuni
sous sa bannière un grand nombre de tribus kurdes.
Les forces d'Ali-Bey se trouvèrent ainsi bien infé-
rieures à celles de son adversaire ; le combat fut
acharné. Malgré des prodiges de bravoure, les Yézidiz
furent défaits, et Ali-Bey tomba entre les mains du chef
de Rowandooz, qui le mit à mort.
Les habitants du Sheikhan, effrayés du désastre,
s'enfuirent du côté de Mossoul pour y chercher un
asile. C'était au printemps : le Tigre avait débordé,
et le pont de bateaux qui réunit les deux rives était
rompu. Un petit nombre de Yézidiz parvint à traver-
ser le fleuve à la nage ; mais des vieillards^ des
femmes et des enfants restèrent sur la rive et se
réfugièrent sur la colline de Koyoundjik.
Le Bey de Rowandooz les y poursuivit à la tète
de ses Kurdes, et en fît un épouvantable car-
nage. Douze cents Yézidiz sans défense furent
égorgés ! — Le peuple de Mossoul put voir du haut
des terrasses le massacre de ces infortunés qui récla-
maient en vain du secours ; personne ne répondit à
Massacres dans le sheiruan et le tiyari 189
leur appel *. Cependant il y avait à Mossoul des
Chrétiens, des Nesloriens^ des Juifs. Que faisaient-ils
sur leurs terrasses, pendant qu'on égorgeait cette
race qu'ils qualifiaient d'odieuse et d'infidèle?
Leur tour n'était pas encore venu.
Le souvenir de ce massacre est resté dans toutes
les mémoires, et aujourd'hui encore on trouve à
Mossoul des vieillards qui l'ont vu dans leur enfance
et qui en racontent les sanglantes péripéties.
Plus tard, deux ans après^ le Tiyari fut l'objet de la
convoitise du Bey de Rowandooz. Il médita secrète-
ment son projet et tomba inopinément sur Asheetha et
Zaweetha, les deux principales localités du district.
Layard les visita Tannée qui suivit le passage des
Kurdes ; tout était en ruine. Les maisons étaient déser-
tes; il ne trouva rien à manger, à peine un peu d'orge
et une petite quantité de Garas que les rares habitants
trempaient dans du lait, lorsqu'ils pouvaient s'en
procurer, leur troupeaux ayant été enlevés par les
Kurdes.
Layard était accompagné dans son voyage par
Yakoub Rais, un des chefs du district qui avait
échappé au massacre^ parce qu'il avait été pris un des
premiers par Beder Khan Bey et gardé comme otage.
Il était donc resté auprès du chef kurde pendant
toute la campagne et avait été témoin des scènes
sanglantes qui désolèrent le pays. Il raconte ainsi la
mort de Melek Ismaël, le chef du Tiyari ^
1. Voir Layard. Nineveh and its Remains. I, p. 272.
2. Voir Layard, Ibid. p. 179.
11,
LES YÉZIDIZ 190
Après avoir accompli des prodiges de valeur et
combattu à la tête de ses troupes, en défendant les
défilés qui conduisent aux districts supérieurs,
Mélek Ismaël, la cuisse fracassée par une balle, avait
été emporté par un petit nombre des siens dans une
caverne située au fond d'un ravin^, où il aurait pu
échapper aux recherches de ses ennemis; mais une
femme qui connaissait sa retraite tomba entre les
mains des Kurdes qui la menacèrent de mort, si elle
n'indiquait le refuge du blessé. La malheureuse,
pour sauver sa vie^ finit par le faire connaître, et les
Kurdes s'y précipitèrent. Mélek Ismaël fut entrainé au
bas de la montagne avexi une fureur sauvage et
amené devant Beder Khan. Comme il avait la cuisse
brisée, il tomba par terrC;, et alors le Kurde de s'écrier:
« Est-ce qu'un Infidèle doit s'asseoir devant moi ! »
Le sang coulant de la blessure du prisonnier : « Quel
est donc ce chien^ continua le Kurde, qui ose
souiller de son sang un vrai croyant ? »
« Emir ! répondit Melek Ismaël, que la douleur
n'avait pu abattre et qui parvint à se soulever ; —
ce bras a fait périr plus de vingt Kurdes, et si Dieu
m'avait épargné, j'en aurais fait périr un plus grand
nombre encore. » — Beder Khan se leva alors et mar-
cha vers le Zab, en faisant signe à son officier d'em-
porter devant lui le chef des Yézidiz. Ils suivirent la
direction indiquée, et après avoir tranché la tête du
prisonnier, ils lancèrent son corps dans le fleuve \
1. Voir Layard, Nineveh and ils Remains, I. p. 219.
MASSACRES DANS LE SUEIKUAN ET LE TIYARI 191
Toute la famille de Melek Ismaèl se distingua
pendant l'invasion et montra le même courage ; sa
sœur, en combattant à ses côtés, avait tué quatre
Kurdes de sa main, avant d'être elle-même mor-
tellement blessée. — L'épisode de la mort de Melek
Ismaël est resté vivant dans le pays ; on le raconte
encore aux voyageurs^ en leur montrant la place où il
est tombé.
Les villages de la vallée du Zab avaient tous cruelle-
ment souffert, plus peut-être que ceux du Tiyari. Chon-
ba était désert, quand Layard le visita ; les maisons
étaient en ruines, les jardins abandonnés. Il ne trouva
pas un toit pour y passer la nuit, et finit par étendre
ses tapis au pied d'un arbre près d'un clair ruisseau,
précisément à l'endroit où Beder Khan avait planté
sa tente après le grand massacre, au lieu même où il
avait reçu Melek Ismaël vaincu et blessé.
Suivons Layard dans son voyage au milieu de ce
pays désolé. Il arriva à Lizan bâtie sur le Zab, au
pied d'une montagne escarpée. C'est là qu'eurent lieu
les plus terribles incidents du massacre ; un monta-
gnard se fît son guide. Après une heure de route, en
gravissant des chemins impraticables, il fît halte à un
endroit où le sol était couvert d'ossements blanchis
et de lambeaux de vêtements ensanglantés ; à mesure
qu'il avançait, ces restes devenaient plus nombreux,
et des squelettes entiers étaient encore accrochés
aux arbres en si grand nombre qu'on ne pouvait
les compter. Auprès d'un rocher escarpé, le sol était
toujours couvert d'ossements et de cadavres ; on
192 LES YÈZIDIZ
distinguait çà et là de longues tresses de cheveux et
des vêtements déteints. 11 y avait des femmes de
tout âge, des corps d'enfants à la mamelle^ des
crânes de vieilles femmes édentées ; on ne pouvait
faire un pas sans marcher sur des débris humains.
« Ce n'est rien encore, lui dit son guide ; ici, il n'y
a que les restes de ceux qui tombèrent du haut des
rochers, en les gravissant pour échapper au glaive des
Kurdes ; suivez-moi. » — Le guide conduisit alors
Layard auprès d'un précipice, au pied d'un rocher qui
s'élevait à quelque distance. Layard le suivait avec
peine et ne s'arrêta que lorsqu'il ne pût monter plus
haut, tout en s'aidant de ses mains et de ses pieds. Les
persécutés du Tiyari avaient cependant grimpé plus
haut encore ; c'est là que les fugitifs d'Asheetha s'é-
taient réfugiés, lorsque la nouvelle du massacre s'était
répandue dans la vallée. Ils croyaient trouver un refu-
ge dans ce lieu inaccessible, que les chèvres sauvages
peuvent à peine atteindre 1 — Vain espoir ! Beder
Khan découvrit leur retraite, et voyant l'impossibilité
de les suivre, il investit la montagne. Les malheu-
reux poussés par la faim^ par la soif, furent obligés
de capituler. La première condition qu'on leur
imposa fut de rendre les armes!.... — Lorsqu'ils
furent ainsi sans défense, les Kurdes commencèrent
un indescriptible massacre, jusqu'à ce que, leursépées
émoussées, ils finirent par précipiter dans le Zab
les rares survivants échappés au glaive. Près de
mille personnes périrent ainsi dans ces rochers, où
elles avaient cru trouver un refuge.
MASSACRES DANS LE SUElKUAN ET LE TIYARI 193
On évalue à plus de dix mille le nombre des
victimes massacrées par les ordres de Beder Khan
dans le Tiyari. — Un grand nombre de femmes et
d'enfants furent emmenés prisonniers; mais, grâce à
l'intervention du ministre de l'Angleterre, le gouver-
nement de La Porte ordonna de les remettre en
liberté et envoya un commissaire pour présider à
leur délivrance K — On jugera toutefois de la
désolation du pays, quand on saura que Beder Khan
avait enlevé, suivant le compte fait par les Meleks,
24,000 moutons, 300 mules et 10,000 têtes de bétail.
Pendant son expédition dans le Tiyari, Beder Khan
avait pris un certain nombre de troupeaux aux peu-
ples du district de Jélu. Il leur avait même imposé
une lourde contribution en argent et en denrées; mais
il n'avait pu pénétrer dans leurs vallées^ dont la
neige lui avait fermé l'accès. Sa conscience était
troublée par un remords .... Il n'avait pas promené
le feu et le fer parmi ces Infidèles ! — Il méditait
une nouvelle invasion dans le district, lorsqu'il fut
arrêté dans ses projets par les troupes du Sultan.
1. Voir Badger, Neslorians and iheir Riluals. I p. 277.
XXIII
Massacres dans le Tkhoma.
Soumission des Kurdes.
Le Tkhoma est un district où les Nestoriens sont en
majorité ; nous ne pouvons passer sous silence les
persécutions dont il fut le théâtre, puisque c'est à
cette occasion que le pouvoir de Beder Khan fut brisé
et le Kurdistan tout entier délivré de la tyrannie des
Kurdes. Les Yézidiz en profitèrent pour leur part ;
du reste, nous les verrons combattre à côté des
troupes du Sultan. — Le Tkhoma avait échappé au
précédent massacre du Tiyari; on était alors en 1846.
Il était l'objet de la convoitise de Beder Khan ; le Bey
était même en marche vers Asheetha, et des ordres
avaient été donnés pour préparer les approvision-
nements de son armée. Les Turcs, dans l'espoir
d'étendre leur puissance sur le Kurdistan central,
avaient vu jusque-là avec une certaine complaisance
les discussions qui divisaient les Kurdes et les
SOUMISSION DES KURDES 195
Nestoriens et attendaient peut-être l'occasion d'en
profiter.
Au mois d'octobre, les forces réunies de Beder
Khan et de Nour Allah allaient donc envahir le district.
Lorsque les habitants du Tkhoma furent informés de
l'attaque qu'on méditait contre eux, ils implorèrent
aussitôt la protection du Pacha de Mossoul ; mais tout
ce qu'ils obtinrent fut l'envoi d'un messager auprès
de Beder Khan. Le Kurde le traita avec la plus grande
indifférence^, en lui faisant comprendre que le Pacha
n'avait aucun droit de se mêler de ses affaires. — Les
Nestoriens eurent alors recours à TAga de Teal, pour
le prier de se charger de protéger leurs femmes
et leurs enfants pendant la guerre qui allait
éclater. L'Aga accepta, et les Nestoriennes furent en-
voyées auprès de lui sous une escorte ; mais un traitre
ayant informé Ziner Bey du convoi, 300 femmes
et autant d'enfants furent passés au fil de l'épée.
Deux jeunes filles, laissées pour mortes, échappèrent
seules au massacre et purent raconter les détails de
cette horrible tragédie.
Les Kurdes attaquèrent alors les Nestoriens ; ceux-
ci avaient pris une mauvaise position dans la vallée
où ils furent surpris. Ils se défendirent bravement
pendant deux heures, et furent obligés de battre en
retraite, après avoir perdu un grand nombre des leurs ;
les Kurdes firent beaucoup de prisonniers, la plupart
des femmes et des enfants, et mirent le feu aux
maisons, aux arbres et aux cultures. Ces malheureux
furent alors emmenés devant Nour Allah Bey, le lieute-
LES YÈZIDIZ 196
nant gouverneur de Djézireh, et comme ils s'asseyaient
près d'une de leurs églises, Nour Allah donna à ses
soldats cet ordre sanguinaire : « Finissez en avec eux ;
le Consul d'Angleterre ne pourra pas les tirer de la
tombe ». Quelques jeunes filles d'une grande beauté
furent cependant épargnées, mais le reste fut immé-
diatement mis à mort ; 500 Nestoriens périrent dans
cette occasion,, le village de Tkhoma fut détruit, l'égli-
se rasée ; on brûla les rituels, et les rares survivants
passèrent la frontière pour aller chercher en Perse
un secours auprès de leurs frères.
Les plaintes réitérées de Mar Shimoun et les efforts
du Consul d'Angleterre, de Layard et de l'Ambassa-
deur d'Angleterre auprès du gouvernement de la Por-
te décidèrent enfin le Sultan à intervenir. NazimEffen-
di fut délégué auprès de Beder Khan pour le sommer
de se rendre à Constantinople ; Beder Khan prétendit
d'abord qu'il n'avait autorisé l'agression des Kurdes
que pour punir les Nestoriens d'avoir saccagé un
village musulman. C'était le mensonge qu'il avait
déjà employé pour justifier les massacres de 1843 ;
finalement il refusa de se rendre dans la capitale.
Pendant ce temps-là, les persécutions continuaient
contre les Nestoriens. Beder Khan gagnait du temps,
attendait des renforts et devait, ainsi que nous l'avons
dit, opérer dans le Sud, tandis que les Kurdes des
environs de Van feraient une diversion du côté du
Nord. Le vieil évêque Jacobite de Jebel Toor, déjà ma-
lade, ainsi que deux prêtres qui l'avaient accompagné
à Djézireh pour se plaindre des cruautés des Kurdes
SOUMISSION DES KURDES 197
dont le canton avait été victime, fut mis en prison ;
il y mourut bientôt par suite des mauvais traitements
qui lui furent infligés, et son corps fut rendu aux
Chrétiens avec ces dures paroles : « Donnez-lui la
sépulture d'un chien * ».
Les Turcs n'avaient plus de prétexte pour rester
spectateurs désintéressés de ces événements ; Beder
Khan avait comblé la mesure. Une expédition fut im-
médiatement arrêtée contre lui. Des détachements
furent envoyés de Kharpoul et d'Urfa ; le Pacha de
Diarbekir fournit une garnison à Redwan, le Pacha
d'Erzeroum prit des précautions analogues, et celui de
Mossoul réunit des forces imposantes pour se mettre
immédiatement en campagne. Un fort contingent de
Yézidiz se joignit aux troupes du Pacha.
On proposa encore une fois à Beder Khan de se
rendre à Constantinople. On crut même un moment
qu'il allait y consentir ; mais les Kurdes, craignant
de justes représailles, déclarèrent qu'ils mourraient
plutôt que de laisser partir leur chef.
Les préparatifs des Turcs eurent un certain effet
sur quelques Emirs ; Tua d'eux s'en fut à Mossoul,
laissant à ses frères le commandement de deux forte-
resses dans le Bohtan ; plusieurs autres suivirent son
exemple. La défection commençait.
Le premier engagement eut lieu près de Djézireh ;
peu de combattants périrent de part et d'autre dans
la journée, mais les Kurdes attaquèrent le camp
1. Voir Badger, Nestorians and their Riluals, \. p. 372.
LES YÈZIDIZ 198
pendant la nuit et firent un grand carnage des Turcs :
ceux-ci revinrent au jour contre leurs ennemis, les
entourèrent et envahirent plusieurs places.
Le combat suivant eut lieu à Tilleh, un peu au-
dessous de la jonction de la Sert et du Tigre. Ziner
Bey et Khan Mahmoud, à la tête des Kurdes de Van,
tombèrent sur la division d'Erzeroum et, furent
également repoussés, avec des pertes considérables,
par les Turcs, auxquels s'était joint le fort déta-
chement des Yézidiz. La jonction des deux corps
d'armée ne put avoir lieu ; Beder Khan fut contraint
de se rendre, et Nour Allah, sur la promesse qu'il
aurait la vie sauve, se rendit également. Cette défaite
mit fin à la guerre par la soumission des tribus
Kurdes, qui acceptèrent la souveraineté du Sultan.
Les chefs rebelles furent promenés enchaînés dans
les rues de Djézireh, avant d'être envoyés avec Beder
Khan à Constantinople, où ils subirent un jugement.
Quant à Beder Khan, pour le punir des massacres
qu'il avait commis, il fut exilé dans l'ile de Crète I...
Les autres complices furent internés dans diffé-
rentes localités de l'Ouest de la Turquie.
C'est ainsi que le pouvoir des Kurdes fut anéanti et
le Kurdistan tout entier soumis au pouvoir direct
du Sultan. — Le Tiyari et l'Hakkiari furent annexés
au Pachalik de Diarbekir ; Bash-Kala, Julamerik,
et quelques autres places reçurent des garnisons
turques. Des gouverneurs nommés par la Porte
furent chargés de l'administration des districts des
montagnes Enfin, le croirait-on ? plusieurs Kurdes
SOUMISSION DES KURDES 199
reçurent une nouvelle investiture de la Porte, et parmi
eux^ Nour Allah, le perfide allié de Beder Khan....
Dès que la tranquillité fut rétablie, Mar Shimoun
rentra à Kokhanes, après cinq ans d'absence ; mais les
Nestoriens ne reçurent aucune réparation des doma-
ges qu'ils avaient éprouvés. Le pouvoir du Patriarche
ne fut pas même reconnu officiellement par la
Porte ; le vieillard continua l'exercice de son
ministère, sans autre compensation que l'amour de
sa religion et la soumission de ses fidèles.
Quant aux Yézidiz, ils furent complètement oubliés.
En voyant toutes les horreurs dont ce malheureux
pays a été victime^ je n'ai pu m'empêcher de faire un
retour vers le passé, et je me suis demandé, maintenant
que nous connaissons l'histoire des rois d'Assyrie, ce
qu'il y a de changé dans ces contrées? Le meurtre, la
guerre et les massacres n'y sont-ils pas héréditaires ?
Ce n'est pas que les Kurdes soient les descendants
des Assyriens ou des Perses, comme ils le soutiennent.
Les bas-reliefs sont là pour démentir cette prétendue
origine : le profil des Kurdes au nez crochu n'a
rien de commun avec les traits sévères des rois
d'Assyrie ou de leurs sujets. Cependant l'état des
districts du Kurdistan ne diffère guère de celui des
provinces assyriennes. Jetons un coup d'oeil sur ce
que les inscriptions nous ont appris à cet égard.
Les rois d'Assyrie n'ont jamais exercé qu'un
pouvoir nominal sur les provinces conquises. Leur
souveraineté n'était reconnue que par le paiement
d'uQ tribut auquel chaque ville, chaque canton
LES YÈZIDI 200
essayait toujours de se soustraire : on payait, contraint
et forcé. Tant que l'armée du vainqueur était sur les
lieux^ on se résignait; mais dès qu'elle s'éloignait, on
s'affranchissait du tribut, ou, pour emprunter l'expres-
sion convenue, on refusait de reconnaître la puissance
du Dieu Assur. La religion était alors, comme de nos
jours dans ces contrées, le prétexte de la guerre ; le
tribut était en réalité la fm. Alors, au nom d'Assur,
on entrait en lutte, et, à la moindre résistance,
les massacres commençaient ; il n'y a pas une cam-
pagne ou un épisode qui ne se termine par cette
formule pour ainsi dire stéréotypée dans les inscrip-
tions, lorsqu'une ville a opposé quelque résistance au
prince assyrien : Abbul, aggur, ina isati asrup. « Je l'ai
prise, je l'ai ravagée, je l'ai détruite par les
flammes ». Puis on voit que les habitants ont été pris
ainsi que leurs biens, qu'ils ont été réduits en
esclavage ou passés par les armes, que les chefs,
envoyés à Ninive pour expirer dans des tortures,
ont été exposés sur des pals ou écorchés vivants,
et que leur peau a été étendue sur les remparts ;
enfin, aux portes des villes, on élevait des pyramides
avec les têtes des vaincus*.
Les annales et les bas-reliefs nous retracent toutes
ces scènes avec des détails dont la distance et la froide
exécution sur les marbres atténuent sans doute l'hor-
reur ; mais ne se sont-elles pas renouvelées de nos
jours ? Faut-il en douter? — Je rapprocherai alors du
1. Voir Les Annales des rois d'Assyrie. Dans \\. A. I. J, PI.
17, C. I. l. 43-54.
SOUMISSION DES KURDES 201
récit des massacres du Tiyari celui d'une campagne
d'un roi d'Assyrie. On pourrait, pour ainsi dire, la
prendre au hasard ; mais je citerai celle d'Assur-nazir-
habal, qui eut lieu précisément dans ces mêmes
districts.
« Au début de ma royauté, dit-il, le Dieu Samas,
l'arbitre du monde^ jeta sur moi son ombre propice.
Je me suis assis sur le trône de ma souveraineté. J'ai
chargé ma main du sceptre du gouvernement des
hommes, j'ai compté mes chars et mes armées, j'ai
marché sur le pays de Nummi, j'ai occupé la ville de
Libin, une de ses places fortes, et les villes de Suru,
Abukum^, Arura, Arubie qui sont situées dans les
montagnes de Rimi, les pays d'Aruni, d'Etini et leurs
places fortes. J'ai tué beaucoup de leurs habitants, j'ai
enlevé des captifs, leurs trésors et leurs troupeaux.
Leurs guerriers se retirèrent sur des montagnes inac-
cessibles ; ils se retranchèrent sur leurs sommets pour
que je ne puisse les atteindre, car ces pics majestueux
s'élèvent comme la pointe d'un glaive, et les oiseaux
du ciel dans leur vol peuvent seuls s'y reposer ; ils
s'établirent dans ces montagnes comme dans des
nids d'aigle. Parmi les rois mes pères, personne
n'avait pu pénétrer jusque-là. En trois jours, j'ai gravi
la montagne, j'ai porté la terreur au milieu de leurs
retraites, j'ai secoué leurs nids, leurs refuges, j'ai
fait passer par les armes 200 prisonniers, je me suis
emparé d'un riche butin et j'ai pillé leurs troupeaux.
Les cadavres jonchaient la montagne comme les
feuilles des arbres; ceux qui m'avaient échappé cher-
LES YÉZIDIZ 202
chèrent un refuge dans les rochers ; j'ai marché vers |
leurs retraites ; j ai détruit leurs villes; je les ai livrées |
aux flammes ». I I
XXIV
Le Firman.
I Nous ne voulons pas laisser le lecteur sous l'impres-
I sion de ces sanglants détails. Les Yézidiz ont connu
quelques moments heureux ou qu'ils ont cru tels, et
nous ne pouvons résister au plaisir d'enregistrer
les témoignages de reconnaissance prodigués à celui
qu'ils regardaient à juste titre comme leur plus
fidèle protecteur. Ecoutons les renseignements don-
nés par Layard *.
Les massacres terminés, la sanglante oppression
des Kurdes avait pris fin ; les Yézidiz vivaient sous le
protectorat de la Turquie et rêvaient un avenir de
paix. — Un seul point semblait encore obscurcir
leurs espérances. Devenus sujets du Sultan, ils avaient
perdu leur indépendance, et se trouvaient dès lors
soumis au service militaire, dont ils avaient cependant
été affranchis jusqu'alors, d'après une loi générale
1. Nineveh and liabylon, p. 3, et siiiw.
LES YÉZIDIZ 204
du Koran qui défend d'employer les Infidèles dans les
armées musulmanes.
Les Yézidiz, n'appartenant pas à une secte reconnue
comme celle des Druses et des Ansariés du mont Li-
ban, ne pouvaient profiter de cette exception et
devaient dès lors servir dans les troupes régulières. Le
recrutement avait été poussé avec une grande sévérité
et avait donné lieu à beaucoup d'actes de cruauté et
d'oppression de la part des autorités locales. —
Les Yézidiz, outre la répugnance commune à tous
les Orientaux pour le service militaire, avaient
des raisons particulières de s'opposer aux ordres
du Gouvernement. Ils ne pouvaient devenir Nizam
« Soldats réguliers » sans violer les rites et les
observances de leur religion. — Le bain, qui doit être
pris une fois par semaine par les soldats turcs, devient
pour eux une souillure, quand il a lieu en commun
avec les Musulmans. La couleur bleue particulière
à l'uniforme turc leur est absolument interdite ; enfin,
ils doivent s'abstenir de plusieurs sortes de mets intro-
duits dans les rations des troupes. — Les officiers
chargés du recrutement ne tenaient pas compte de ces
prescriptions et accomplissaient leurs ordres avec
une sévérité inusitée. — Les Yézidiz, toujours prêts
à souffrir pour leur foi, résistaient, et quelques
uns moururent dans les tortures qui leur furent
infligées. Il y a plus : ils étaient encore exposés aux
exactions illégales des gouverneurs locaux ; leurs en-
fants étaient enlevés comme des objets de commerce,
et, malgré l'annonce des réformes^ leurs parents, dans
LE FIRMAN 205
certaines provinces, étaient encore en proie aux
persécutions, payant quelquefois de leur vie leur
attachement à leur religion.
Dans cet état de chose, Hussein-Bey et Sheikh-
Nazir, les deux chefs de la communauté, apprenant
que Layard était à Constantinople, résolurent d'en-
voyer une députation au Sultan pour exposer leurs
griefs, dans l'espoir que les délégués obtiendraient
accès auprès du Ministre d'Etat.
Cawal Yusuf et quelques autres Cawals furent
choisis pour cette mission ; l'argent destiné à faire
face aux dépenses du voyaj2;e fut recueilli par des
souscriptions volontaires qui ne firent pas défaut.
Après avoir surmonté les difficultés de la route, la
députation arriva à Constantinople et s'empressa de
se rendre auprès de Layard, qui la présenta aussitôt à
Sir Stratford Canning. L'ambassadeur porta la pétition
des Yézidiz à la connaissance du Sultan, et, par son
heureuse influence, il obtint un Firman qui leur
promettait une entière satisfaction.
Aux termes de ce Firman, les Yézidiz étaient
exemptés du service militaire et de tout impôt
illégal ; il défendait pareillement la vente de leurs
enfants comme esclaves et leur accordait le libre
exercice de leur religion, les plaçant sur le même pied
que les autres sectes reconnues. Un édit impérial
permît même à ceux qui étaient devenus Mahométans
par force de reprendre leur ancienne religion *.
1. Voir Badger, Neslorians and iheir Riluals, I. p. 133.
12
LES YÉZIDI 206
Cawal Yusuf avait donc rempli sa mission au gré
de ses mandataires ; il songeait au retour. Layard se
rendait lui-même à Mossoul pour continuer ses
explorations ; il proposa son escorte à Cawal Yusuf
qui accepta avec empressement cette proposition, et
ils partirent de Constantinople, le 28 août 1849.
Nous ne raconterons pas les péripéties de la traver-
sée ni les incidents du voyage, jusqu'au moment où
ils arrivèrent dans les plaines du Kherzan et attei-
gnirent Hamki, le premier village habité parles Yézi-
diz qui se trouvait sur leur chemin K
Ils avaient tourné le village visible des hauteurs
environnantes. Le soleil allait se coucher ; les villa-
geois étaient descendus de leurs terrasses et se dispo-
saient à préparer leur repas ; ayant entendu dire
qu'une forte compagnie de cavaliers rôdait autour
d'eux, en apercevant les voyageurs, ils les prirent
pour une troupe irrégulière, la terreur de TOrient.
Cawal Yusuf voulut alors leur faire une surprise ; il
cacha son visage, et, s'avançant vers eux, leur
demanda impérieusement des provisions et un gite
pour la nuit. — Les pauvres créatures toutes trem-
blantes se consultèrent, ne sachant s'ils devaient
accorder ou refuser cette demande. Cawal Yusuf
s'amusa un instant de leurs alarmes, mais tirant
bientôt le mouchoir qui cachait son visage : « mé-
chants que vous êtes, leur dit-il, voulez-vous refuser
du pain à vos prêtres et les renvoyer de votre
1. Voir Layard, Nineveh and Babylon, p. 39 et suivv.
LE FIRMAN 207
porte? » — Comme il n'y avait pas de mauvais vouloir
de leur part, dès qu'ils eurent reconnu le Cawal,
ils s'empressèrent de mettre de côté leurs pelisses et
leurs frocs. Les hommes vinrent vers le Cawal,
chacun s'empressant autour de lui pour lui baiser
les mains. Un enfant courut au village répandre la
bonne nouvelle^ et bientôt les femmes, les enfants, les
vieillards se réunirent pour souhaiter la bienvenue.
Peu de mots suffirent pour expliquer d'où les
voyageurs venaient et ce qu'ils demandaient ; cha-
cun se mit à l'œuvre. Les chevaux furent dételés,
les tentes dressées, un mouton fut tué, tout cela en un
clin d'oeil.
Ce fut une joie universelle. Les pauvres Yézidiz ne
pouvaient se rassasier de regarder leur prêtre, carde
mauvais bruits, encouragés par les Musulmans, leur
avaient fait croire que la députation partie pour
Constantinople n'avait pas atteint le but souhaité,
que le Cawal Yusuf et ses compagnons avaient
été mis à mort par le Sultan et que la pétition
avait été non seulement rejetée, mais encore qu'on
préparait de nouvelles rigueurs contre les Yézidiz. —
Depuis huit mois, on avait été sans nouvelles du
Cawal, et ce long silence avait confirmé toutes les
craintes ; aussi son retour inopiné comblait de joie le
village.
Cawal Yusuf fut bientôt assis au milieu d'un cercle
des plus anciens, et s'empressa de narrer l'histoire en-
tière des incidents de sa mission avec toute la prolixité
et l'emphase orientale, pour en rendre chaque fait plus
LES YÉZIDI 208
saisissant. Il n'oublia rien : son arrivée à Constanti
nople, sa réception par Layard, son introduction
près de l'Ambassadeur, son entrevue avec le Grand
Vizir et enfin l'obtention du Firman, qui devait chan-
ger la condition des Yézidiz ; puis le départ de Cons-
tantinople, la forme du bâtiment, le roulis, le mal de
mer et le voyage à Khérezoun. Il entra dans les plus
petits détails, décrivant chaque personne, donnant
leurs noms; il énuméra même jusqu'au nombre de
pipes qu'il avait fumées et de tasses de café qu'il avait
bues. A chaque instant, il était interrompu par des
marques de reconnaissance, et quand il eut fini, ce fut
le tour de Layard d'être l'objet des compliments de
bienvenue.
Le jour suivant, Layard fut réveillé par le hennisse-
ment des chevaux et le bruit des voix. Les gens de
Hamki avaient envoyé pendant la nuit dans les villages
voisins annoncer la nouvelle de l'arrivée de la
députation, et une troupe nombreuse à cheval et à
pied était déjà réunie pour servir d'escorte aux
voyageurs. Les Yézidiz avaient revêtu leurs habits de
fête, et orné leurs turbans de fleurs et de verdure.
A leur tête, on remarquait un chef nommé Akko,
renommé pour sa bravoure dans les guerres que les
Yézidiz avaient eu à soutenir ; c'était un vieillard
encore actif et vert, bien que sa barbe eût blanchi
depuis longtemps.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent àGuzelder ; le chef du vil-
lage accompagné des principaux habitants vint inviter
Layard à manger chez lui; les voyageurs s'y rendirent
LE FIRMAN 209
et, sur la route^, ils furent rejoints par un détachement
de cavaliers et de fantassins qui se précipitèrent
autour de Layard pour le complimenter et lui embras-
ser les mains. Un mouton fut tué chemin faisant, et
lorsque les voyageurs entrèrent dans la cour de la
maison d'Akko, les femmes firent entendre leur bru-
yant tahlel.
Le chef de famille était devant la porte ; sa femme
et sa mère insistèrent auprès de Layard pour le prier
de s'y arrêter. Les voyageurs entrèrent donc dans
une chambre spacieuse, remarquable par cette extrê-
me propreté qui caractérise les Yézidiz. Des tapis
furent étendus, et les vieillards se groupèrent auprès
de Layard et de Cawal Yusuf ; puis on vit arriver des
villages voisins plusieurs Fakirs dans leur large robe
noire et rouge, avec leurs grands turbans noirs. L'un
d'eux portait une chaîne au cou, pour montrer qu'il
avait renoncé à toutes les vanités du monde et qu'il
s'était voué au service de Dieu.
D'autres chefs et des cavaliers entrèrent dans la
cour et se joignirent à la fête qui ne commença tou-
tefois que lorsque Cawal Yusuf eut repris son histoire,
qu'il raconta encore sans en omettre aucun détail.
Après avoir mangé du mouton, du pilau et savouré
les meilleurs raisins du canton, Akko fit cadeau à
Layard d'un tapis, et Ton songea au départ.
Les cavaliers^ les Fakirs et les principaux habitants
de Guzelder accompagnèrent les voyageurs qui furent
rejoints à quelque distance du village par un autre
détachement de Yézidiz et par beaucoup de Jacobitcs
12.
LES YÉZIDIY 210
ayant à leur tête un nommé Namo, remarquable
par la richesse de son costume et la variété des
armes qu'il portait. — Enveloppé d'une robe d'une
riche étoffe de l'Inde et d'un manteau de fourrure
orné de la décoration arabe, il ressemblait ainsi
plutôt à un Bey kurde qu'à un chef de village
chrétien. 11 était accompagné d'un évêque et de
plusieurs prêtres qui se joignirent à l'escorte, pendant
que cavaliers et fantassins déchargeaient leurs armes
à chaque instant en signe d'allégresse.
Le cortège arriva à Khoshana. La population vêtue
de blanc, les hommes portant dans leurs turbans des
fleurs et des branches de verdure, était accourue à sa
rencontre. Les femmes s'avançaient sur le bord de la
route avec des jarres d'eau fraîche et des bols de lait
pour les offrir aux voyageurs, tandis que d'autres se
tenaient aux portes de leurs maisons, en faisant
entendre un bruyant tahlel.
Ces ovations se renouvelèrent à chaque village avec
les mêmes démonstrations d'allégresse, la même
curiosité empressée et un nouveau récit du voyage de
Cawal Yusuf, qu'il recommençait toujours avec les
mêmes détails. On arriva ainsi à Redwan, le bourg
le plus considérable du district, décoré du nom
pompeux de Ville^ parce qu'il y a un bazar. Redwan
est situé sur un large cours d'eau qui rejoint à Diar-
bekir une des branches du Tigre. La ville est en gran-
de partie habitée par des Yézidiz ; aussi la fête fut-elle
célébrée avec toute la pompe qu'elle comportait,
c'est-à-dire de la musique, des danses et l'inévitable
LE FIRMAN 211
tahlel. Chaque famille s'empressa de tuer un mouton ;
après le dîner, les danses recommencèrent et se
prolongèrent fort avant dans la nuit.
En quittant Redwan, l'escorte de Layard s'augmenta
de nouveaux contingents, et Cawal Yusuf envoya des
messagers vers Hussein-Bey pour l'avertir de l'arrivée
des voyageurs. C'est ainsi qu'on gagna Tilleh, où les
eaux de la Bitlis, de la Sert et des cours d'eau des
districts supérieurs du Bohtan rejoignent la branche
occidentale du Tigre. Ce lieu est resté célèbre par la
défaite des troupes de Beder Kan.
A partir de là, la route devient plus déserte ; on ne
rencontra aucun village avant Chellek, et encore les
habitants avaient-ils quitté les plaines pour les pâtu-
rages des montagnes. La caravane gagna Funduk, gros
village kurde renommé par la terreur que les habitants
inspiraient aux Yézidiz, du temps de la puissance de
Beder Khan. Ils n'étaient pas dangereux pour le
moment, cependant Layard et les siens auraient
désiré ne pas s'y arrêter ; mais, contraints d'accepter
l'hospitalité de ces farouches amis^ ils furent reçus
par le vieux chef kurde, courbé sous le poids des
anées, avec toutes les marques de politesse dont il
était capable.
A partir de Funduk^ la caravane suivit à peu près
la route tracée par Xénophon, lors de la retraite des
Dix Mille. En passant par Mansouriya, Déréboun
et Sémil, ils furent bientôt rejoints par Hussein-
Bey et Sheikh - Nazir, qui s'étaient avancés à
leur rencontre jusqu'au-delà de Tel-Eskof pour
LES YEZIDIZ 212
les protéger au besoin contre les Bédouins du
désert. î
On peut se figurer aisément les fêtes qui accueil- %
lirent Layard et le plaisir qu'il éprouva à se retrouver, f
après plusieurs années d'absence, au milieu de ses
amis et des anciens compagnons de ses travaux, prêts
à le seconder dans ses nouvelles recherches.
Quant aux Yézidiz, l'expression de leur reconnais-
sance n'avait pas de bornes ; ils savaient apprécier la
part qu'il avait prise pour obtenir le Firman qui
devait compléter leur délivrance ! Laissons-les
goûter ces premiers moments d'espérance et le rêve
d'un bonheur, qui ne s'est peut-être jamais réalisé 1
XXV
Epilogue.
Révolte dans le Sindjar.
Nous avons vu comment les Yézidiz du Sindjar,
poussés par les exactions des Turcs et les persécutions
des Kurdes, avaient été conduits à la misère^ et ne
trouvant à leur tour de ressources que dans le vol
et les rapines, étaient devenus la terreur du pays. Ils
n'épargnaient aucun Musulman qui tombait en leur
pouvoir. Les caravanes étaient pillées et les marchands
mis à mort sans merci. Cependant, en général, ils
ménageaient les Chrétiens, dont ils connaissaient les
souffrances. Ces actes de déprédation avaient amené
nécessairement les Pachas de Mossoul à sévir contre
les habitants du Sindjar.
Après la chute de Mohammed, Rechid Pacha et son
successeur Hafiz durent employer encore des moyens
énergiques de répression. Les persécutions engen-
draient les représailles, et la misère conduisait au
214 LES YÉZIDIZ
meurtre et à la rapine. — Croirait-on que nous sommes
en présence de cette population honnête dont nous
venons d'esquisser les sentiments, lorsqu'elle a appris
de Layard les illusions de sa délivrance ? Les massacres
pouvaient seuls rétablir la sécurité du Sindjar. Lorsque
la population, réduite des trois quarts^ ne fut plus
représentée que par des vieillards, des femmes et des
enfants, le Gouverneur turc crut la tranquillité
assurée dans cette région^ parce que les Yézidiz sup-
portaient avec résignation le poids de leurs malheurs.
L'attachement des Yézidiz à leur religion n'est pas
moindre que celui des autres sectes persécutées.
Les martyrs de toutes les religions ne sont pas
toujours de profonds théologiens ; il suffit d'avoir foi
au culte qu'on professe, et ce culte, quelsqu'en soient
l'origine et les symboles, est toujours digne de respect.
Je n'ai cité qu'un exemple d'un Yézidi d'âge mûr et
capable de réflexion qui ait renoncé à son culte ; la
plupart préfèrent la mort et les tortures à une abju-
ration forcée. Je ne parle pas des enfants en bas âge
enlevés à leurs familles et élevés dans les Harems;
encore ces petits êtres, dès qu'ils comprennent leur
position^ tout en professant nominalement l'Islam,
ont retenu de vagues formules de leur religion, la
pratiquent en secret et restent en communication
avec les prêtres yézidiz.
La tranquillité était donc au moins apparente dans
le Sindjar, lorsque Tayar Pacha, gouverneur de
Mossoul, projeta une excursion de ce côté, pour
s'assurer par lui-même de l'état de la contrée. Il
ÉPILOGUE 215
n'avait aucune intention hostile ; il voulait seulement
se rendre compte des exactions de ses prédécesseurs.
Il avait même envoyé d'avance un agent pour faire une
enquête dans les villages, et cet agent était revenu
avec une pétition des habitants pour demander une
diminution des taxes et exposer leurs misères.
Les préparatifs du Pacha, après de nombreux délais,
furent enfin terminés vers le trois octobre, et il quitta
sa résidence avec le Cadi, le Mufti, à la tète des prin-
cipaux habitants. Layard accompagnait le Pacha, et
Ton s'avança tranquillement vers le Sindjar *. On avait
déjà passé Tel-Afer sans incidents, lorsqu'on arriva
devant Mirkan, un des principaux villages du Sindjar.
Malheureusement le Pacha, qui avait dans sa suite
un grand nombre de Yézidiz, n'en avait pas de ce
canton. Mirkan avait beaucoup souffert des exactions
des anciens Pachas de Mossoul, et, lors de la visite de
Mohammed Pacha, un grand nombre des siens avait
été mis à mort. Les malheureux habitants s'at-
tendaient au même traitement de la part du nou-
veau Pacha ; rien ne pût calmer leurs craintes, et ils
déclarèrent qu'ils défendraient énergiquement leur
village, si l'on voulait y pénétrer. — Le Pacha leur
délégua un de ses officiers avec quelques troupes
pour les rassurer. Layard même les accompagnait ; ce
fut en vain. Les envoyés du Pacha furent reçus par une
décharge d'artillerie ; deux cavaliers tombèrent, et
plusieurs des envoyés furent blessés. Le Pacha exas-
1. Voir Layard, Nineveh and ils Bemains^ I, p. 318 et suivv.
216 LES YÉZIDIZ
péré par cette attaque gratuite ordonna 3iUxByiasei
aux Arabes irréguliers de s'avancer. Ceux-ci avides de
pillage se précipitèrent vers le village ; mais les Yézidiz
l'avaient déjà quitté et s'étaient réfugiés dans les dé-
filés des montagnes, leur retraite ordinaire, quand
ils sont attaqués.
Le village fut bientôt occupé ; les maisons furent
forcées et pillées^ les troupes emportant le peu que les
Yézidiz y avaient laissé. Quelques vieillards infirmes
et des vieilles femmes, qui n'avaient pu fuir et
s'étaient retirées dans l'endroit le plus obscur de leurs
demeures, furent égorgés sans pitié, et leurs têtes
emportées comme des trophées de cette trop facile
victoire. Le feu fut mis aux habitations, et le village
tout entier devint la proie des flammes. — Le vieux
Pacha, avec ses cheveux blancs et sa démarche mal
assurée, parcourait les ruines fumantes, aidant lui-
même à porter des torches aux endroits que l'incendie
avait épargnés.
Les maisons furent ainsi dévorées par les flammes,
mais les habitants étaient déjà partis, et il fallait
les atteindre. Aussi, quand les troupes irrégulières
eurent enlevé tout ce qu'elles pouvaient prendre,
elles se ruèrent vers les montagnes, dans l'espoir que
les Yézidiz ne pourraient leur résister; mais elles furent
reçues par des décharges bien nourries, qui firent dans
leurs rangs un grand ravage. Les cavernes qui ser-
vaient de refuge aux Yézidiz sont situées très haut
dans la montagne ; aussi, lorsque tout espoir d'at-
teindre les Infidèles leur échappa^ les troupes des
ÉPILOGUE 217
irréguliers affaiblies regagnèrent leur campement; le
combat avait duré jusqu'à la nuit.
Le soir, les têtes des malheureuses femmes et des
vieillards égorgés dans le village furent promenées
dans le camp^ et ceux qui étaient assez heureux pour
avoir un de ces restes sanglants parcouraient les
tentes, en demandant des récompenses. Layard en
appela au Pacha, auquel on avait voulu faire croire
que chaque tète de ces innocentes victimes était
celle d'un chef redoutable, et il obtint de faire
inhumer et disparaître ces sinistres débris, dont
les possesseurs ne voulaient pas se séparer.
Le lendemain, dès l'aurore^ le combat recommen-
ça ; mais les Yézidiz se défendirent avec la même ardeur
et la même habileté. — Le premier qui s'avança dans
les gorges de la montagne fut un certain Osman Aga,
natif de Lazistan. Il s'y présenta résolument à la tête
de ses hommes, ayant à ses côtés deux hardis compa-
gnons avec leurs cymbales et des queues de renard sur
la tête ; à peine furent-ils entrés dans le défilé que
des coups de feu tirés du haut des rochers les
atteignirent. Les troupes se précipitèrent alors pour
essayer de gagner les grottes, où les Yézidiz s'étaient
réfugiés ; mais ils furent bientôt pris à revers par leurs
invisibles ennemis. Chaque coup de feu parti de la
montagne se faisait entendre, sans que les troupes du
Pacha pussent découvrir d'où il provenait, autrement
que par la fumée qui indiquait le point défendu. Le
combat continua ainsi toute la journée sans résultat :
les pertes des Hrjlas furent considérables, tandis qu'au-
13
218 LES YÉZIDIZ
cune caverne n'avait été prise et aucun des Yézidiz
mis hors de combat.
Le jour suivant, le Pacha ordonna une nouvelle
attaque, et, pour encourager ses hommes, il s'avança
lui-même à l'entrée de la gorge et fit étendre son
tapis sur les rochers. — Layard s'assit auprès de lui,
et le Pacha, couché avec la plus grande nonchalance^
entama avec Layard une conversation des plus
frivoles, bien qu'il fût lui-même le point de mire des
Yézidiz. Plusieurs soldats tombèrent autour d'eux, et
ils entendirent les balles siffler à leurs oreilles.
Le Pacha prit son café comme de coutume, en
fumant sa pipe qu'on bourrait de nouveau, dès
quelle était finie, paraissant indifférent au danger
auquel il était exposé.
Malgré l'exemple du Pacha et les encouragements
qu'il prodiguait à ses troupes, tout espoir de déloger
les Yézidiz fut perdu comme le jour précédent. Les
hommes revenaient du ravin morts ou mourants. On
présentait les blessés au Pacha qui leur donnait, avec
quelques bonnes paroles, de l'eau et un peu d'argent ;
mais tous ses soins pour ranimer le courage de ses
troupes devenaient inutiles. Le Cadi du camp rappe-
lait en vain aux mourants qu'ils avaient été blessés en
combattant contre les Infidèles et que le Prophète les
récompenserait dans le Paradis.
On fit de nouveaux efforts pour amener les Yézidiz
à se rendre, et le combat continua jusqu'à la nuit. —
Le Pacha disposa alors des détachements de troupes
régulières et irrégulières dans tous les défilés, et l'on
ÉPILOGUE 219
attendit ainsi le jour. L'attaque devait recom-
mencer dès l'aurore ; aucun symptôme de défense
ne parut dans la montagne. Les troupes ne furent
plus reçues par un feu nourri, comme celui qu'elles
avaient essuyé la veille. Elles s'avancèrent timide-
ment, craignant de tomberdans quelques embuscades,
et parvinrent ainsi jusqu'à l'entrée des cavernes ;
personne ne s'opposa à leur passage. Lorsqu'elles
pénétrèrent dans l'intérieur^, tout était vide. —
Les Yézidiz, suivant des sentiers connus d'eux
seuls, avaient trompé la vigilance des sentinelles
turques et avaient disparu.
On ne trouva dans les cavernes que quelques
figurines d'hommes et de chèvres grossièrement
sculptées sur des bâtons ; les vainqueurs s'en empa-
rèrent et les apportèrent au camp, croyant que
c'étaient les idoles de ces Infidèles, adorateurs de
Satan !
Le Pacha se contenta de ces dépouilles opimes ;
le Cadi fut chargé de les emporter soigneusement et
de les envoyer à Constantinople, comme des objets de
la plus haute curiosité-
On se livra à d'inutiles recherches pour découvrir la
retraite des fugitifs, mais le Pacha ne continua pas
son voyage au-delà de Mirkan...
XXVI
Conclusion.
On ne sera pas surpris de l'inefficacité du secours
temporaire que la sollicitude des gouvernements de
rOccident avait apporté dans ces contrées, si Ton a
bien suivi la marche des événements que nous avons
racontés.
La chute de Beder Khan était sans doute une
délivrance ; mais l'indulgence dont il fut l'objet
faisait bien prévoir ce qui devait arriver.
Sa défaite doit être attribuée surtout à la défection
de son allié ; en présence de l'attitude de la Porte qui
avait envoyé enfin des forces contre lui, il est facile de
voir que les intrigues politiques précipitèrent sa chute.
Nour Allah avait acquis sur ces contrées une grande
influence ; aussi, pour prix de sa défection, se fît-il
reconnaître sous le Pacha d'Erzeroum comme Chef
des Kurdes indépendants du Hakkiari et devint-ij
CONCLUSION 221
ainsi l'arbitre des populations chrétiennes et des
Yézidiz des montagnes.
Si les massacres ont été arrêtés, si le sang n'a plus
coulé, la lourde protection des Turcs s'est substituée à
la tyrannie des Kurdes sur ces malheureuses popu-
lations. Les garnisons des troupes irrégulières que le
gouvernement de la Porte envoie dans les principaux
villages pour y assurer l'ordre sont la terreur du
pays. Partout où le soldat turc pose le pied, il
apporte avec lui la défiance et la peur *.
Sa visite est accompagnée de l'oppression et de la
rapine. La vue du bonnet rouge et de l'uniforme des
troupes irrégulières est le signal d'une panique géné-
rale : les femmes se retirent dans le coin le plus obscur
de la tente, pour éviter l'insulte ; les hommes se cachent
dans leurs maisons et protestent en vain contre le
rapt de leurs propriétés. Dans certaines parties de la
Turquie, il y a un recours contre ces scènes de vio-
lence; mais, dans les vallées nestoriennes du Kur-
distan, on est trop loin du pouvoir supérieur, et les
exactions restent impunies. Des taxes onéreuses sont
d'abord exigées ; on les prélève une seconde fois, puis
une troisième, jusqu'à ce qu'on ait tiré du pauvre
raya tout ce qu'il peut livrer, sans mourir de faim.
S'il en est ainsi pour la grande tribu des Nestoriens,
on doit comprendre l'état de misère auquel les
Yézidiz sont réduits. Aux yeux des Musulmans, ce
sont toujours des chiens qui n'ont ni révélation, ni
1. Voir Layard, Nineveh and Babylon, p. 431.
LES YÉZIDIZ 222
prophète, et pour eux le meurtre d'un Yézidi est en
tout semblable à celui d'une bête fauve ^ Haïs, exécrés
de leurs voisins de toutes les religions et de toutes
les races, obligés tantôt de combattre, tantôt de fuir
leurs persécuteurs, réduits par la famine et la maladie
plus encore que par le glaive, ils ont pourtant réussi
à maintenir^, de siècle en siècle, leurs pauvres commu-
nautés, sans avoir, comme les Juifs, le solide point
d'appui que donne aux traditions écrites l'histoire
d'un long passé d'indépendance. Ils n'ont que leur
foi et le souvenir des luttes de la veille pour s'encou-
rager à soutenir celles du lendemain ^
Les voyageurs^ ainsi que les missionnaires catholi-
ques ou protestants, sont unanimes à les représenter
comme moralement supérieurs à leurs voisins, Nesto-
riens. Grégoriens, Sunnites ou Chiites. Ils sont d'une
probité parfaite en temps de paix^ d'une prévenance
sans bornes à l'égard de l'étranger et toujours bien-
veillants les uns envers les autres.
Cette population honnête et paisible est donc loin
de mériter la réputation qu'on lui a faite. Dévoués à
leur culte, les Yézidiz vivent en bonne intelligence
avec les adhérents de toutes les religions^ au milieu
de ces populations fanatiques qui n'ont pour les
sectes dissidentes que l'outrage d'abord, la persécu-
tion ensuite, et, pour dernier argument, la guerre et
le massacre. Une seule secte comprend la charité,
comme nous la prêchons dans nos temples, et la
1. Voir Fletcher, Notes from Nineveh, p. 242.
2. E. Reclus, Nouvelle Géographie, T. IX, p. 352.
CONCLUSION 223
tolérance, comme nous voudrions la voir pratiquer
dans Tunivers entier, laissant à Dieu seul le soin de
scruter les consciences et d'apprécier comment il
convient de l'adorer ; cette secte est celle des Yézidiz.
M.Badger qui a étudié ces Infidèles dans les circonstan-
ces heureuses et malheureuses qu'ils ont traversées,,
les regarde cependant comme ni francs ni communi-
catifs, quand il s'agit de leur religion, manifestant, dit-
il, la plus grande indifférence lorsqu'on les entretient
de la religion chrétienne K Cela peut être ; mais quelle
est donc la secte ou la religion persécutée qui n'a pas
eu ses méfiances, ses secrets de conscience intérieure
et, au dehors, l'éclat de ses martyrs ? Les Yézidiz par-
lent sans doute de leur culte avec discrétion ; ils ne
cherchent pas à l'imposer. — Ces déshérités, honnis,
conspués, se sont charges, dans leur ignorance
proverbiale, de donner un éclatant exemple de leur
tolérance et de leur générosité.
Lorsqu'ils ont été délivrés des massacres, qu'ils
ont pu entrevoir pour eux et les sectes opprimées
un avenir meilleur, ils se sont montrés assez éclairés
pour comprendre que chaque peuple est libre d'adorer
Dieu à sa manière, et ils ont construit, avec leurs
pauvres ressources, une église pour les chrétiens d'Ar-
ménie. Il faut donc le reconnaître : ces adorateurs du
Diable ont élevé un temple chrétien 1 L'Eglise est
placée sur le versant d'une colline, au sommet de
laquelle se trouve le château de l'ancien chef des
1. Voir Badger, Neslorians and their RilualSy I, p. 134.
2. Layard, Nineveh and Uabylon, I. p. 45.
LES YÉZIDIZ 224
Kurdes de Redwan ; elle a été bâtie parles libéralités
de Mirza Aga, le Sheikh des Yézidiz demi-indépendants
du district. L'édifice est d'un style très primitif
qui mérite d'être signalé. Un coté de l'enclos est oc-
cupé par les bâtiments destinés au bétail des prêtres;
au-dessus, se trouve une chambre basse avec un
mur nu de trois côtés et une rangée d'arcades du
quatrième. Du côté opposé de la cour, il y a un Iwan ou
Jarge chambre voûtée complètement ouverte à l'air
d'un côté ; dans le centre, supportée par quatre
colonnes, une niche peinte d'une couleur voyante
contient l'image de la Vierge ; quelques misérables
portraits de saints grossièrement exécutés sont collés
sur les murs. L'Eglise, lorsque la chaleur de Fêté
empêche de se servir de la chambre fermée, n'est
séparée de la cour que par un rideau de coton orné
de dessins. On le tire quand des étrangers entrent
dans l'édifice. A gauche, un couloir bas conduit
dans l'Eglise intérieure, où l'on distingue à peine
l'image de la Vierge et des Saints à la lueur de
quelques lampes propitiatoires qui luttent contre
Tobscurité. Le service a lieu dans l'Iwan ouvert
pendant l'après-midi, et les fidèles s'agenouillent
dans la cour non couverte. Tout cela ne ressemble
guère aux pompes de nos grandes cathédrales ; mais
demandons-nous, si, en parcourant nos campagnes,
nous ne nous sommes pas agenouillés dans des
églises aussi pauvres, et inclinés devant des images
aussi grossièrement exécutées ?
Enfin, le croira-t-on? cette population si misérable
CONCLUSION 225
et si ignorante a sa poésie, ses hymnes et ses strophes
que le raya chante en se reposant des fatigues de la
journée, après avoir labouré cette terre fertile^ qu'il
arrose de son sang et de ses sueurs, et qui produira
une moisson que d'autres viendront lui ravir 1
Je citerai, en terminant, un de ces chants qui a été
recueilli par E. Reclus et qui résume les misères et les
espérances des Yézidiz ! ^
« Le Chacal ne déterre que les cadavres et respecte
la vie ;
« Mais le Pacha ne boit que le sang des jeunes 1
« Il sépare l'adolescent de sa fiancée !
« Maudit soit celui qui sépare deux cœurs qui
s'aiment 1
« Maudit soit le puissant qui ne connaît pas la pitié !
« Le tombeau ne rendra pas les morts, mais TAnge
Suprême entendra notre cri ! »
E. Reclus ne dit pas où il a emprunté ces strophes ;
maisLayard a dû les entendre, et c'est peut-être une de
celles que Cawal Yusuf lui chantait à Constantinople
et dont il a noté la plaintive harmonie. ^
1. Voir E. Reclus, iVoî/yeZ/e Géographie, t. IX p. 352, 353.
2. Voir Layard, Niîieveh and Babylon, p. 667.
NOTE
Voici quelques détails que nous empruntons à
M. Siouffî sur la généalogie du chef temporel des
Yézidiz*.
La famille princière (du chef temporel des Yézidiz)
remonte, jusqu'à Sheikh Adi lui-même ; mais comme
l'usage de récriture est interdit chez les Yézidiz,
M. Siouffî n'a pu recueillir ces renseignements que
par leur tradition. C'est ainsi qu'un vieillard lui a
donné de mémoire cette filiation dans Tordre suivant :
Mirza Bey, prince actuel, — fils de Hussein Bey, —
fils d'Ali Bey, — fils de Hassan Bey, — fils de Tchouli
Bey, — fils de Bedagh Bey^ — fils de Mirkan Bey^ —
fils de Suleiman Bey.
En tout huit générations.
Hussein Bey, père et prédécesseur de Mirza Bey, a
1. Voir SioufiB, Notice sur la secte des Yézidiz, dans \e Journal
Asiatique, août-septembre 1882, p. 266.
NOTE 227
rempli les fonctions d'émir pendant 40 ans. Sa mort
eût lieu en 1879.
Donnons encore ici quelques renseignements re-
cueillis également par M. Sioufïi sur le mystérieux
personnage de Sheikh Adi *.
Extrait de Ibn Khallikân.. Ed. de Boulak.
T. I, p. 448
« Le Sheikh Adi ben Moussafer ben Ismaèl ben
Moussa ben Marwan ben el-Hassan ben Marwan (tel
est le lignage dicté par un de ses parents) el Hakkari
(ou habitant de Hakkariya), le serviteur de (Dieu), bon
et célèbre, dont la secte Adouiya a tiré son nom.
« Sa renommée s'est répandue dans le monde et
beaucoup de gens ont suivi sa doctrine. La confiance
illimitée qu'il leur a inspirée a été poussée si loin,
qu'ils Font pris pour la Kibla vers laquelle ils diri-
gent leurs prières, et en ont fait l'objet de leurs
espérances dans la vie future.
« Après avoir fréquenté un grand nombre de Sheikhs
et de personnages célèbres par leurs vertus, il se
retira dans les montagnes de Hakkariya, dépendant
de Mossoul, où il se lit construire une cellule. Les
habitants de toutes les contrées (voisines) lui témoi-
gnèrent leur respectueuse sympathie, avec un enthou-
siasme inconnu dans l'histoire des ascètes.
« Sa naissance eut lieu dans un village dépendant
de Ba'albek, appelé Béit-Fâr, et la maison où il est né
est visitée jusqu'à présent (comme un lieu saint).
1. Voir Siouffl, Ibid., 2 janvier 1885, p. 78.
228 LES YÉZIDIZ
« Il est mort l'an 557 (555 suivant d'autres) dans le
pays qu'il habitait à Hakkariya, et il a été enterré dans
sa cellule. Sa tombe est, pour les habitants, un des
principaux lieux de dévotion, qu'ils visitent avec
assiduité. Ses descendants occupent jusqu'à nos jours
l'endroit qu'il a habité, et où ils se font reconnaître
pour être les siens, en imitant ses actions. Les gens
(les voisins appartenant à d'autres croyances) ont
conservé pour lui, ainsi que ses partisans eux-mêmes,
la même confiance et le même respect qu'ils lui
avaient voués de son vivant.
« En parlant du Sheikh Adi dans l'histoire d'Erbil,
Abou'l - Barakat ben el-Moustaoufî, l'a compté au
nombre des personnages qui ont visité cette ville. —
Mouzaffar ed-din, seigneur d'Erbil, disait : « J'ai vu,
étant enfant, le Sheikh Adi ben Moussafer ; c'était
un vieillard brun^ de taille moyenne et dont on disait
beaucoup de bien y>.
Le Sheikh Adi a vécu quatre-vingt-dix ans ^
\. Voir aussi la traduction de M. de Slane, daas le Biogra-
phical Dictionary. T. II, p. 197.